Jean-Marie Gourvil - Ne nous laisse pas entrer dans l’épreuve. Une nouvelle traduction du Notre Père
Jean-Marie Gourvil, Ne nous laisse pas entrer dans l’épreuve. Une nouvelle traduction du Notre Père, Paris, François-Xavier de Guibert, 2004, 168 pages.
L’auteur joint sa voix aux nombreuses critiques qui ont été adressées à cette traduction.
La première partie de ce livre — la plus intéressante et la plus claire — est constituée par une réflexion critique sur la traduction française de la sixième demande du Notre Père, qui a été adoptée par toutes les confessions chrétiennes depuis 1966 en tant que « version œcuménique » de cette prière fondamentale : « Ne nous soumets pas à la tentation. »
Il commence par passer en revue les différentes traductions qui ont été proposées, les répartissant en trois catégories :
1. Celles qui essaient de rester proche du texte grec :
a. en traduisant peirasmos par « tentation » :
- « ne nous expose pas à la tentation » (TOB 1985) ;
- « ne nous conduis pas dans la tentation » (TOB 1998) ;
- « ne nous induis pas en tentation » (Lagrange, Crampon, Second) ;
- « ne nous soumets pas à la tentation » (Bible de Jérusalem ; Osty 1964 ; Version œcuménique) ;
- « ne nous fais pas entrer dans la tentation » (Osty version 2)
b. en traduisant peirasmos par « épreuve » :
- « ne nous soumets pas à l’épreuve » (P. Lev Gillet)
- « ne nous fais pas pénétrer dans l’épreuve » (Chouraqui)
- « ne nous laisse pas entrer dans l’épreuve » (Commission liturgique orthodoxe auprès de l’A.E.O.F.)
2) Celles qui, compte tenu des problèmes posés par la traduction précédente, inversent le sens de la négation :
a. en traduisant peirasmos par « tentation » :
- « que nous n’entrions pas dans la tentation » (X.-L. Dufour)
- « ne nous laisse pas entrer dans la tentation » (O. Clément)
- « fais que nous n’entrions pas dans la tentation » (TOB de 1988)
b. en traduisant peirasmos par « épreuve » :
- « fais que nous n’entions pas dans l’épreuve » (M. Philonenko)
3) Celles qui s’écartent d’une traduction littérale et complète de la phrase pour lui donner une signification sans ambiguïté :
- « ne nous abandonne pas dans la tentation » (Le Maître de Sacy)
- « ne nous laisse pas succomber à la tentation » (J. Jérémias)
- « ne nous laisse pas tomber dans la tentation » (Bible des peuples)
- « garde-nous de consentir à la tentation » (J. Carmignac).
L’auteur fait remarquer que ces trois types de traduction ne se distinguent pas par de simples nuances, mais témoignent de conceptions différentes du sens de la tentation et de l’épreuve dans nos vies, et plus profondément de notre relation à Dieu dans la tentation et dans l’épreuve.
Selon l’auteur, les traductions de la première catégorie sont problématiques à plusieurs niveaux :
1) Peut-on demander à Dieu de n’être pas soumis à la tentation ou à l’épreuve ?
2) Est-ce Dieu Lui-même qui nous soumet à la tentation et à l’épreuve ? Dieu serait-Il non seulement le tentateur, mais celui qui est susceptible de nous soumettre à elle ?
La seconde question appelle évidemment une réponse négative, mais la première aussi, car l’affrontement à la tentation et à l’épreuve est une donnée fondamentale non seulement de notre condition humaine, mais de notre vie spirituelle, selon l’enseignement unanime des Pères, qui voient dans la tentation et dans l’épreuve une condition de l’affirmation de notre choix en faveur de Dieu et de notre progrès spirituel dans la mesure où nous rejetons la première et surmontons la seconde.
Les traductions de la seconde catégorie en revanche ne posent pas ces problèmes au niveau du sens. Grammaticalement, elles reposent sur une inversion de la négation, mais une telle inversion est autorisée par l’original hébreu et on trouve plusieurs exemples semblables dans l’Écriture. Deux spécialistes reconnus, J. Carmignac et le Chanoine Rose avaient défendu cette façon de traduire, et leur proposition est aujourd’hui largement partagée par les spécialistes de l’hébreu.
En ce qui concerne le choix entre « tentation » et « épreuve » pour traduire peirasmos, l’auteur, après un examen de l’usage de ces termes dans les Écritures, penche pour « tentation », car c’est le sens le plus courant de ce terme dans le Nouveau Testament (alors que le sens d’ « épreuve » se trouve surtout dans l’Ancien Testament, tandis que, pour ce même sens, le Nouveau Testament utilise plutôt le mot dokimè).
Il semble que la préférence pour « épreuve » soit, dans certains milieux chrétiens (en particulier catholiques et protestants), dictée par un rejet de la notion de tentation, lui-même lié à un rejet de la notion de péché, de crainte que cela ne soit discrédité par la mentalité moderne ambiante à laquelle ces notions inspirent souvent une certaine répulsion. De même, dans la dernière demande du Notre Père, a-t-on remplacé dans la version œcuménique « délivre nous du Malin » (ce qui correspond strictement au texte original) par « délivre nous du mal » en jugeant que cela passait mieux aux yeux de la mentalité moderne qui considère souvent que la croyance au diable et aux démons relève de la superstition.
Récemment, une commission liturgique a été chargée par l’Assemblée des évêques orthodoxes de France de travailler à une nouvelle version du Notre Père. Dans les propositions qu’elle a formulées, cette commission a rectifié la dernière demande comme il se doit : « Délivre nous du Malin ». Elle a également rectifié la sixième demande : « Ne nous laisse pas entrer dans l’épreuve ». Mais n’a-t-elle pas été influencée par la mentalité ambiante précédemment évoquée, qui a perdu le sens de la tentation parce qu’elle a aussi perdu le sens de l’ascèse et du combat intérieur pour les remplacer par l’ « action sociale » ?
L’auteur montre clairement, dans deux chapitres, que les Pères entendent très clairement la sixième demande du Notre Père comme une demande à Dieu non pas de nous éviter les tentations, mais de nous aider à de pas être séduits par elles, à ne pas entrer en connivence avec elles et à ne pas y céder, mais au contraire, à les combattre et à les rejeter. L’auteur, s’appuyant sur l’enseignement des Pères, souligne aussi combien ce combat contre les tentations est une donnée fondamentale de la vie spirituelle et que le chrétien a pour tâche de le mener au quotidien.
L’auteur suggère finalement plusieurs traductions acceptables : « ne nous laisse pas succomber à la tentation » ; « ne nous laisse pas entrer dans la tentation » ; « ne nous laisse pas entrer dans l’épreuve » ; « ne nous laisse pas succomber dans l’épreuve ». Mais ces deux dernières propositions ne nous paraissent pas cohérentes avec les considérations précédentes.
La proposition de la Commission liturgique orthodoxe d’adopter le mot « épreuve » (qui avait déjà été formulée lorsque l’auteur a publié ce livre) ne nous paraît pas acceptable en raison de la trop grande indétermination du mot « épreuve », et la meilleure traduction nous paraît être : « ne nous laisse pas entrer dans la tentation », traduction amplement justifiée par toute la tradition patristique, et en particulier par le fait que « l’entrée dans la tentation » ou le fait de rester en dehors d’elle a une signification bien précise dans l’expérience et l’enseignement ascétiques des Pères.
Jean-Claude Larchet


