Archimandrite Grigorios D. Papathomas, Le Patriarcat œcuménique de Constantinople (y compris la Politeia monastique du Mont Athos) dans l’Europe unie (Approche nomocanonique). Lettre-préface du patriarche de Constantinople Bartholomée. Éditions Epektasis, Katérini, 1998, 941 pages (« Nomokanonikè Bibliothèkè » n° 1) ;
L’Église autocéphale de Chypre dans l’Europe unie (Approche nomocanonique). Lettre-préface de l’Archevêque de Chypre Chrysostome. Éditions Epektasis, Katérinè, 1998, 377 pages (« Nomokanonikè Bibliothèkè » n° 2) ;
L’Église de Grèce dans l’Europe unie (Approche nomocanonique). Lettre-préface de l’Archevêque d’Athènes Christodule. Éditions Epektasis, Katérinè, 1998, 1001 pages (« Nomokanonikè Bibliothèkè » n° 3) ;
Essai de bibliographie (ad hoc) pour l’étude des questions de l’autocéphalie, de l’autonomie et de la diaspora (Contribution bibliographique à l’étude des questions – Essai préliminiaire). Préface du Métropolite d’Éphèse Chrysostome. Éditions Epektasis, Katérinè, 2000, 105 pages (« Nomokanonikè Bibliothèkè » n° 7).
Ces quatre volumes, parus en français dans une fort belle édition et totalisant près de deux mille quatre cents pages, sont la version actualisée de la thèse de Doctorat en Droit soutenue en 1994 à la Faculté de Droit Jean Monnet de l’Université de Paris XI par l’Archimandrite Grégoire Papathomas, professeur de Droit canon à l’Institut Saint-Serge.
Les deux citations mises en exergue dans le premier volume — « Il n’y a d’avenir pour les Européens que dans l’union » (Jean Monnet) et « L’organisation de l’Église doit toujours suivre l’organisation civile » (17e canon du IVe Concile œcuménique ; 38e canon du concile Quinisexte) — révèlent clairement les intentions de l’auteur. Selon lui, les changements géopolitiques survenus du fait de l’unification européenne en 1993 impliquent plusieurs conséquences pour l’organisation canonique des Églises orthodoxes situées en Europe : 1) l’unification du territoire continental européen impose de nouvelles conditions préalables à l’application du système de l’autocéphalie ; 2) cette unification entraîne des changements géo-ecclésiastiques au niveau européen concernant en particulier : l’application du système métropolitain, l’harmonisation de ses divers statuts existant au sein de l’Europe communautaire, le statut d’autocéphalie des églises locales et les normes constitutionnelles helléniques en matière ecclésiastique.
Dans une partie préliminaire, l’auteur envisage les conditions ecclésiologiques préalables à l’application de l’autocéphalie de nos jours. Pour ce faire, il développe d’une part une approche canonique à partir des données historiques et conciliaires, et d’autre part une analyse des éléments historico-canoniques, observés notamment au cours des deux derniers siècles. Il note que les Églises locales, en conformité avec les saints Canons, avec l’ecclésiologie orthodoxe et avec la longue tradition de l’Église, ont été constituées non d’après des critères ethniques ou raciaux, mais selon des critères géographiques. L’Empire romain était considéré comme un espace géographique uni, qui n’exigeait pas une application large du système de l’autocéphalie. Mais les principes et les mouvements nationalistes, qui ont marqué surtout le XIXe siècle, ont entraîné la création de nouveaux États-nations en Europe et, en particulier, dans les Balkans. Des Églises autocéphales locales se sont alors constituées selon les nécessités administratives consécutives aux divisions géopolitiques ou étatiques.
Ces causes qui déterminent l’application de l’autocéphalie sont encore omniprésentes. C’est pour cette raison, entre autres, que le processus d’élaboration de nouvelles autocéphalies dans l’Église orthodoxe aujourd’hui, notamment dans l’Europe communautaire, est toujours en cours.
À ce jour, l’Europe unie constitue cependant une nouvelle base géographique et, de ce fait, une nouvelle réalité géopolitique. Cela signifie une nouvelle perspective pour chaque autocéphalie ecclésiale comme entité géo-ecclésiastique, en fonction des principes qui l’ont jusque-là régie. L’unification européenne va en effet créer un nouvel espace géographique uni non étatique, qui se situera dans une perspective opposée aux exigences institutionnelles de l’étatisme. Quelles seront alors les nouvelles conditions d’application de l’autocéphalie ? Les autocéphalies modernes, créées par les nécessités administratives géopolitiques, étatiques ou nationalistes (XIXe et XXe siècles), conserveront-elles intact leur statut autocéphale ou bien le nouveau fait géopolitique les mettra-t-il en cause ? Telles sont les questions principales qui ont servi de base à l’élaboration de la réflexion de l’auteur. Il lui paraît évident que, après l’édification européenne en cours, le système de l’autocéphalie prendra une nouvelle dimension, notamment pour son application dans l’Europe unie. Il examine donc les conditions d’application de l’autocéphalie en fonction des nouvelles données de cette édification.
Dans le premier volume, l’auteur analyse la situation du Patriarcat œcuménique de Constantinople dans l’Europe unie, incluant dans son étude la Politeia (Communauté) monastique du Mont-Athos, centre géo-monastique faisant partie de la juridiction ecclésiastique directe de ce Patriarcat.
Selon l’auteur, le Patriarcat de Constantinople jouit d’une « diaconie préventive », acquise et reconnue au long de l’histoire par les autres Églises locales, tant patriarcales qu’autocéphales, non seulement en raison de sa place canonique en tant que primus inter pares, mais aussi en raison de son droit « préjuridictionnel » vis-à-vis des Églises autocéphales modernes. Il agit ainsi en tant qu’organe de coordination et d’exécution de la volonté commune de l’ensemble de l’Église orthodoxe. Or, dans l’Europe communautaire unie, le Patriarcat œcuménique demeure, d’abord en tant qu’Église locale, une Église européenne du continent uni en formation. Il est de plus, en raison de sa qualité patriarcale, un « subrogé tuteur » de jure canonico pour la diaspora orthodoxe européenne. Autrement dit, le Patriarcat œcuménique exerce canoniquement trois juridictions : a) la juridiction patriarcale traditionnelle, b) la juridiction hyperorius (dans l’espace de la diaspora) et c) une juridiction « subrogatoire ». De même, en tant que protos (premier), il demeure, en raison de sa qualité juridictionnelle, l’interlocuteur privilégié de l’Église orthodoxe devant les autorités politiques communautaires européennes.
La Politeia (Communauté) monastique du Mont-Athos représente le principal centre du monachisme chrétien de notre ère. L’autonomie juridique dont elle jouit ne l’a pas laissée étrangère aux événements historiques européens ; bien au contraire, durant toute sa longue histoire, les différents régimes politiques successifs ont tous légiféré en sa faveur, lui garantissant ainsi une véritable autonomie. Il y a là un fait dont la Communauté européenne a tenu compte pour l’unification européenne. Acceptant cette pratique juridique existant de longue date, elle a décidé de confirmer cette autonomie en déclarant que ce microcosme monastique fait partie intégrante de la Grèce tout en conservant cependant son autonomie, selon un type particulier que préservant son statut spécial et sa physionomie spirituelle. L’auteur examine en détail tous les aspects qui justifient cette exception dans le droit communautaire européen. L’analyse de cette situation se révèle à ses yeux extrêmement féconde pour l’étude d’un grand nombre de notions et de principes généraux du droit communautaire : la nature juridique exceptionnelle de la Sainte Montagne (Mon-Athos) en fait pour l’Europe un modèle de vie en communion.
L’auteur généralise ensuite sa réflexion sur le sujet, la plaçant dans la dialectique « Orthodoxie et Europe ». Il envisage notamment les conséquences que comportera, pour l’Église orthodoxe, l’unification à venir de l’Europe de l’est et de l’ouest aux dimensions du continent. Les transformations rapides et inattendues qui se sont produites dans les pays d’Europe centrale et orientale au cours de la dernière décennie constituent une nouvelle donne qui, dans l’avenir, influencera inévitablement la vie ecclésiastique, au sens large, des Églises autocéphales qui se trouvent dans ces territoires. L’auteur envisage également les problèmes principaux qui se posent pour les diverses Églises européennes qui, en collaboration entre elles et avec les instances politiques, entendent apporter leur contribution spécifique à la construction de l’Europe unie.
Les deux volumes suivants concernent les Églises autocéphales européennes proprement dites, c’est-à-dire celle de Chypre et celle de Grèce, qui sont également concernées par l’unification européenne. L’auteur aborde les questions qui ont jusqu’à présent été posées à ces Églises par l’application du système de l’autocéphalie dans un cadre étatique. Tout au long des deux millénaires de son histoire, l’Église orthodoxe a eu l’expérience des relations réciproques avec l’État. La tradition occidentale s’est développée sur une base différente qui constitue le modèle retenu pour les principes politiques européens. Partant de l’expérience vécue par les Églises de Grèce et de Chypre, toutes deux situées jusqu’à aujourd’hui dans le cadre d’un État national, l’auteur examine les problèmes posés par la formation de nouveaux cadres de rapports entre l’Église et l’État au niveau européen. De nos jours, dans une Europe unie par une tradition manifestement « occidento-centrique », les Églises autocéphales orthodoxes rencontrent une nouvelle donnée politique, différente de celle qu’elles ont institutionnellement vécue, notamment tout au cours des deux derniers siècles. Dans la nouvelle perspective européenne, tous les partenaires sont invités à faire l’apprentissage du « vivre avec ».
L’auteur analyse diverses questions relatives aux Églises orthodoxes concernées par l’unification européenne : « l’ethno-phylétisme comme aberration canonique et comme ennemi des Églises autocéphales et de leur communion », l’Orthodoxie comme religion officielle d’État, la liberté religieuse, la portée du serment du chef de l’État, l’éducation religieuse, la Charte constitutionnelle de l’Église comme loi d’État, la carte d’identité européenne...
Il avance des propositions concrètes pour une solution canonique uniforme au niveau européen en ce qui concerne notamment le système métropolitain. Il examine alors les conditions préalables à une éventuelle application du système métropolitain au territoire tant hellénique qu’européen, et il envisage les conséquences institutionnelles qu’aura l’unification européenne dans le cadre institutionnel administratif de l’Église orthodoxe dans l’Europe unie. Selon l’auteur, en effet, l’application de ce système est exigée tant par la situation ecclésiastique actuelle dans les Églises susmentionnées que par la perspective de l’unification de l’Europe aux dimensions du continent (Europe occidentale, centrale et orientale).
Pour terminer, l’auteur met en valeur la pratique de la communion des Églises locales qui a été assurée, au fur et à mesure, par l’autocéphalie. Il présente les garanties ecclésiales de cette dernière – la double unité disciplinaire et canonique – et note que le vécu communautaire recherché à ce jour par l’Europe est appliqué depuis longtemps par l’Église orthodoxe et que cette dernière pourrait donc servir de référence, voire de modèle.
Près de la moitié de ces trois premiers volumes, et ce n’est pas leur moindre intérêt, est constituée par la publication en français de tous les textes canoniques et juridiques qui définissent le statut et régissent le fonctionnement, depuis leur fondation jusqu’à nos jours, non seulement des Églises étudiées (et de la Communauté du Mont-Athos), mais des diverses communautés religieuses (catholiques, protestantes et juives) avec lesquelles elles coexistent. Chaque volume est également muni d’une abondante bibliographie, de cartes, d’un glossaire et de divers tableaux ou schémas récapitulatifs.
Le quatrième volume est exclusivement consacré à une bibliographie systématique qui entend fournir au futur « grand concile » panorthodoxe, depius longtemps en projet, la documentation nécessaire à la réflexion qu’il envisage de mener sur les questions de l’autocéphalie, de l’autonomie et de la diaspora.
On a là une somme documentaire unique sur l’histoire et le statut ecclésiologique et institutionnel des différentes Églises étudiées, et une réflexion incontournable sur leur devenir et leurs relations futures. Cette réflexion cependant ne sera fructueuse que si elle prend place dans un cadre plus vaste, incluant l’ensemble des Églises orthodoxes de la sphère européenne (notamment les Églises russe, roumaine, serbe et bulgare) et si, dans une perspective de dialogue, elle prend en compte leurs situations et leurs besoins respectifs.
Jean-Claude Larchet

