La tradition grecque de la
Dormition et de l’Assomption de Marie. Textes introduits, traduits et annotés par Simon
Cl. Mimouni et Sever J. Voicu, Éditions du Cerf, Paris, 2003, 244 p.
(« Sagesses chrétiennes »).
Les Actes des Apôtres rapportent que, après
l’Ascension du Christ, les Apôtres sont descendus du Mont des Oliviers pour se
rendre au Cénacle, où ils ont attendu la venue du Saint-Esprit dans la prière,
« avec quelques femmes, dont Marie, la Mère de Jésus » (Ac 1, 14). C’est
la dernière fois que Marie et nommée dans les écrits canoniques. Quelle fut la
fin de sa vie terrestre ?
De
nombreux textes sont apparus pour suppléer au silence des écrits canoniques à
ce sujet, et dans la tradition grecque, la question du sort final de la Mère de
Dieu a pris une place importante tant dans le domaine de la dogmatique que dans
celui de la liturgie.
Cinq
de ces textes sont présentés ici en traduction française. Tous représentent les
phases les plus anciennes de la tradition sur la dormition et l’assomption de
la Mère de Dieu dans le monde de langue grecque. Il s’agit des documents
suivants : a) la Dormition grecque du Pseudo-Jean ; b) le Transitus grec ; c) le Discours sur
la Dormition de la Sainte Vierge de Jean de Thessalonique ; d) l’Épitomé du discours sur la dormition de
la sainte Vierge de Jean de Thessalonique ; e) l’Homélie sur l’assomption
de Marie attribuée à Theoteknos de Livias.
Ces
écrits ont un plan presque identique et l’on y retrouve les éléments
suivants : 1) annonce à Marie, par un ange, de sa dormition ; 2) les
apôtres, dispersés sur toute la terre, sont amenés sur des nuées auprès de la
Mère de Dieu pour assister à ses fins dernières ; 3) départ de l’âme de
Marie au Ciel à la suite de l’apparition du Christ ; 4) lors des obsèques,
un juif incrédule tente de toucher sans respect le corps de la Mère de
Dieu ; il a les mains desséchées et est guéri par un miracle après sa
conversion à la foi chrétienne ; 5) déposition du corps de la mère de Dieu
au tombeau et transfert au ciel ; 6) visite du Paradis par les Apôtres.
Les
œuvres présentées ici, qui fixent sans aucun doute une tradition orale,
remontent à la seconde moitié du ve
siècle pour la plus ancienne (a) et à la première moitié du viie
siècle pour les plus récentes (b, c, d, e). Elles précèdent et inspirent, pour
la plupart, les grandes trilogies homilétiques sur le thème de la Dormition qui
sont l’œuvre de saint André de Crète (v. 660-740), saint Jean Damascène (v.
650-750) et saint Germain de Constantinople (v. 631-733).
Ces
cinq documents proviennent de lieux différents : Jérusalem, la Palestine,
Thessalonique et Constantinople. Ils appartiennent au genre homilétique dans la
mesure où ils ont été écrits pour servir à une lecture dans un cadre
liturgique. Ils ont été classés par les savants modernes soit dans la catégorie
« apocryphe », à cause de leur caractère pseudoépigraphique (a, b),
soit dans la catégorie « patristique », à cause de leur attribution à
un auteur plus ou moins connu (c, d, e).
Les
lecteurs orthodoxes trouveront dans ces récits bon nombre d’éléments qui leur
sont déjà familiers de par l’iconographie de la Dormition et de par leur large
intégration dans les services liturgiques de la fête qui, le 15 août (le 28
selon l’ancien calendrier), célèbre cet événement.
On
sait que la question de la dormition et de l’assomption constituent l’un des
points sur lesquels l’Église orthodoxe et l’Église catholique s’opposent. On doit parler ici de
différend dogmatique, puisque l’Assomption a fait l’objet de la part de l’Église
catholique d’une définition dogmatique par le pape Pie XII, en 1950, dans la
constitution apostolique Munificentissimus
Deus. Comme l’ont montré diverses études, en particulier l’ouvrage récent
du dominicain Dominique Cerbelaud, professeur de théologie à l’université
catholique de Lyon (Marie. Un parcours
dogmatique, Éditions du Cerf, Paris, 2003, 364 p., collection
« Cogitatio Fidei »), il y a un lien étroit entre ce dogme de
l’Assomption, et le dogme de l’Immaculée Conception proclamé en 1854 par le pape
Pie IX dans la bulle Ineffabilis Deus.
Cette
dernière définition de foi considère que Marie a été à sa naissance exempte du
péché originel, ce qui implique que, à la différence de tous les autres hommes,
elle a échappé aux effets de ce péché, dont le plus important est la
mort ; Marie est donc montée aux Cieux à la fin de sa vie terrestre avec
son âme et son corps sans passer par la
mort. Dans son étude précédemment citée, le P. Dominique Cerbelaud montre
que ce dogme, très étroitement liée à la doctrine du péché originel dans sa
forme catholique (très étroitement liée à la doctrine augustinienne) est une
innovation et qu’il fut imposé par l’autorité du pape malgré une forte
opposition au sein même de l’Église catholique. « Promulguée en 1854, écrit-il,
la définition du dogme de l’Immaculée Conception (selon lequel Marie, dès
l’instant de sa conception a été préservée de toute trace du péché originel)
constitue à bien des égards une innovation. C’est la première fois que le
pontife romain, indépendamment de toute assemblée conciliaire, promeut une
définition dogmatique. En outre, si la doctrine mariale avait fait depuis
longtemps l’objet d’une élaboration systématique, celle-ci n’avait pas pris une
forme dogmatique [...]. Enfin, contrairement à ce que laisse entendre le texte
lui-même, on ne peut affirmer que l’Immaculée Conception de Marie ait été
confessée “partout, toujours et par tous pour reprendre la célèbre formule de
Vincent de Lérins » (p.141). Concernant ce dernier point, l’auteur montre
par exemple qu’au sein même de l’Église catholique, jusqu’au XVe
siècle « les dominicains à la suite de leurs maîtres Albert le grand et
Thomas d’Aquin) restent massivement hostiles au privilège de la conception
immaculée » (p. 153).
Fidèle
à la foi des origines, l’Église orthodoxe croit que la Mère de Dieu s’est, avec
l’aide de la grâce, gardée toute sa vie pure de tout péché personnel, mais a
néanmoins été conçue avec le péché originel (considéré dans l’Église orthodoxe
comme un héritage non du péché d’Adam, qui reste attaché à la personne de
celui-ci, mais de ses effets), ce qui fait qu’elle a partagé jusque dans la
mort le sort commun de l’humanité ; cependant, après que le Christ est
venu chercher son âme et l’a emportée, Il a pris son corps et l’a élevé jusqu’aux
Cieux et glorifié avec son âme auquel Il l’a réuni. La Mère de Dieu ainsi, ne
se distingue pas de nous par sa nature même, ce qui nous la rend
particulièrement proche. Mais en même temps Mère du Verbe incarné et première
créature à avoir été déifiée, siégeant immédiatement à la droite du Christ,
elle a pour tous les hommes, de par ce double lien de proximité avec l’humanité
commune et avec le Christ, un très grand pouvoir d’intercession.
Les
divers écrits contenus dans La tradition
grecque de la Dormition et de l’Assomption de Marie confirment tous la
position orthodoxe, distinguant trois étapes : celle de la mort de la Mère
de Dieu où l’âme se sépare du corps et où le Christ vient en personne
recueillir celle-ci ; celle où le corps de la défunte est mis au tombeau
par les Apôtres ; celle où le corps est enlevé du tombeau et transféré
dans les Cieux.

