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dim. 16 oct. 2005

Recension : Georges Neyrac, Les larmes du Kosovo

Larmes_du_kosovo Georges Neyrac, Les larmes du Kosovo, Éditions du Cerf, Paris, 2001, 119 p.

Ce petit livre est remarquable. L’auteur, officier supérieur de l’armée française qui a participé à la première mission de la force multinationale d’imposition de la paix au Kosovo (KFOR) et que le devoir de réserve oblige à écrire sous pseudonyme, présente, en vingt-quatre courts chapitres, des personnages et des situations qu’il a rencontrés lors de son séjour au Kosovo. Catholique pratiquant, il analyse ces personnages et ces situations avec le regard de sa foi chrétienne à laquelle il fait constamment référence. Un regard plein de sensibilité, de tendresse et de compassion à l’égard des victimes, mais aussi de révolte vis-à-vis de la cruauté, de la bêtise, de l’ignorance ou de l’impuissance de ceux qui ont suscité le conflit, l’entretiennent ou se montrent incapables d’empêcher que se poursuivent les crimes et les destructions.

Se tenant à l’écart de toute position politique et de tout parti-pris, il fait apparaître que les bourreaux et les victimes ont été de tous les camps, et que toutes les victimes méritent une égale compassion. Parmi les portraits les plus émouvants, on trouve celui de ce vieux serbe miséreux qui, faute de la dialyse dont il a besoin, meurt dans le coma, abandonné par les ONG qui connaissent sa situation mais trouvent toutes les excuses pour ne pas s’en occuper (« La dialyse ») ; celui de Mariana, la petite prostituée venue d’Ukraine, que ses proxénètes successifs font passer de caserne serbe en camp militaire albanais, et d’hôtel pour fonctionnaires internationaux en campement militaire de la KFOR (« Mariana ») ; celui de ce vieux professeur serbe qui tente de fuir l’enfer avec sa famille dans sa petite voiture, et que des militants albanais de l’UCK qui l’ont reconnu s’amusent à faire « sauter » avec sa femme et ses enfants en allumant des pétards dont ils ont rempli leurs bouches (« Firecracker »). Scènes cruelles par lesquelles l’auteur, pourtant rompu aux guerres et à leurs cortèges d’horreurs, se dit à jamais traumatisé. Parcourant les ruines d’un monastère orthodoxe du xive siècle qui vient d’être dynamité par l’UCK et où les traces de profanation sont omniprésentes parmi les décombres — fesques lacérées ou barbouillées, icônes souillées ou entamées au couteau, autel renversé, objets de cultes brisés, livres religieux (y compris d’innombrables manuscrits anciens) brûlés, atelier d’iconographie maculé — l’auteur constate amèrement : « Tous ces trésors de la foi, tout ce que l’on a appris à respecter, croyant ou non, toute cette ferveur est bafouée. C’est une insulte à notre entendement, une tâche indélébile pour notre mission. On nous dit que nous étions là pour défendre la liberté et la tolérance, l’humanité et les opprimés, et on nous poignarde en plein cœur. Comment accepter que nous soyons si impuissants, nous qui sommes si nombreux, si forts, si bien armés ? Nous qui cultivons notre patrimoine, nous qui ouvrons nos portes aux peuples du monde entier, nous qui ne cessons de magnifier les héritages de nos parents et des siècles précédents, comment laissons-nous faire ? » (« Profanation »). Parmi les ruines, les détritus, les immondices de paysages urbains dévastés (« Kosovo is beautiful »), parmi les foules de chiens errants (« La meute »), parmi les manipulations des puissances et des médias occidentaux par l’UCK (« Faire part post-mortem »), parmi les usines obsolètes ou en ruine auxquelles s’accrochent encore quelques ouvriers sans salaire (« Combinat »), parmi les mafieux en tout genre qui imposent leur ordre économique parallèle, parmi les aveugles qui s’amusent comme si de rien n’était et font preuve d’un luxe tapageur au milieu de tant de misères (« La panse de brebis farcie »), parmi « les viols, les assassinats, les enlèvements, les incendies criminels, les pillages, les dynamitages de bâtiments et d’églises orthodoxes, les découvertes de charniers », « la paix instaurée apparaît comme une paix tronquée. La guerre, la vraie, la rampante et quasiment souterraine continue et détruit tous les efforts des hommes de bonne volonté ». L’auteur est sans indulgence pour ceux qui manipulent la situation de l’extérieur et l’exploitent politiquement ou économiquement : « le Kosovo est semblable à la mixture qui nous est servie : on mélange des couches successives de misères et de douleurs, on brasse l’économie parallèle et l’économie officielle, on laisse de côté les sensibilités locales au profit de la politique des grandes multinationales, la réalité d’ici disparaît sous la réalité des grandes capitales, le tout est recouvert d’une fine poudre blanche pimentée d’amertume et de cynisme ». Et il cesse de mettre en question la passivié des forces militaires dont il fait partie : « comment les artisans de paix que nous souhaitions paraître, comment avons-nous pu rester sans voix, inertes, face à certains crimes perpétrés à deux pas de nos baraquements hérissés de miradors, de mitraillettes et de barbelés ? Que venions-nous faire ici alors qu’à l’extérieur on continuait à s’égorger ? »

Au milieu de cette situation désolée, les seules lueurs d’espoir viennent des chrétiens, qui continuent à croire. C’est dans les églises que l’on trouve les principaux « signes de paix ». L’auteur dit toute l’émotion qu’il ressent dans une petite église de Pristina où, pour la liturgie du dimanche, sont rassemblés des hommes et des femmes « tous portés par l’amour du prochain et par l’espérance, par le pardon accordé et par la lumière d’une foi simple » (« Signe de paix »). Au milieu de l’enfer, les monastères orthodoxes « qui restent debout » et « sont pleins de fidèles chaque dimanche », constituent des îlots de paradis. L’auteur ne cache pas son admiration pour l’esprit d’accueil et de dialogue des évêques et des moines orthodoxes, et en particulier pour « les religieux modérés du monastère de Gracanica, seuls interlocuteurs serbes de la communauté internationale ». La prière reste pour tous la seule arme efficace contre les forces de destruction et de mort. « Il faut prier toujours et encore », affirme Georges Neyrac qui garde en permanence dans son treillis un chapelet à portée de main et parsème son recueil de « Psaumes » qu’il a composés.

Ce petit livre écrit dans un style magnifique, à la fois sobre et émouvant, doit être lu par tous ceux qui veulent comprendre de l’intérieur le drame du Kosovo.

Jean-Claude Larchet

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