Recension : Écrits apocryphes chrétiens
Écrits apocryphes chrétiens. Tome
I. Édition publiée sous la direction de François Bovon et Pierre Geoltrain,
index établis par Server J. Voicu, Éditions Gallimard, Paris, 1997, 1782 p.
(Bibliothèque de la Pléiade). Tome
II. Édition publiée sous la direction de Pierre Geoltrain et Jean-Daniel
Kaestli, index établis par Jean-Michel Roessli et Server J. Voicu, Éditions
Gallimard, Paris, 2005, 2156 p. (Bibliothèque de la Pléiade)
Avec ces deux forts volumes
qui totalisent près de 4000 pages, les éditions Gallimard présentent la plus
vaste collection d’Apocryphes en traduction française qui ait été jusqu’a
présent publiée. La plupart de ces textes existaient dans des éditions
scientifiques peu accessible au grand public ou n’avaient pas encore été
traduits. Cette publication, qui prend place dans la prestigieuse bibliothèque
de la Pléiade est donc un événement.
Le premier volume contient
trente-trois écrits apocryphes chrétiens, plus divers fragments évangéliques.
Ces fragments ainsi que l’Évangile de
Pierre, l’Épître des apôtres ou
l’Ascension d’Isaïe font partie des
documents les plus anciens du christianisme et datent de la première moitié du iie siècle. La plupart des autres, tels l’Évangile de Thomas, le Protoévangile de Jacques, les Odes de Salomon, l’Apocalypse de Paul ou les Actes
d’André, appartiennent à la seconde moitié du iie siècle. Certains autres,
comme les Questions de Barthélemy ou
les Actes de Philippe sont plus
difficiles à dater. Des documents plus tardifs ont été également retenus par
les éditeurs, les uns (comme l’Évangile
de l’enfance du Pseudo-Matthieu ou le Livre
de la nativité de Marie ) parce qu’ils reprennent des documents anciens
perdus ou amputés, d’autres (comme l’Histoire
de l’enfance de Jésus ou la Vie de
Jésus en arabe) parce qu’ils prolongent un récit antérieur, d’autres enfin
(telles la Dormition de Marie du
Pseudo-Jean ou la Légende de Simon et
Théonoé ) parce qu’ils constituent des créations originales sur la base de
modèles connus.
Le second volume regroupe
des textes qui ne font pas partie du groupe classique des Apocryphes du Nouveau
testament et qui sont en conséquence beaucoup moins connus, d’autant que
certains sont apparus et ont été diffusés dans des aires religieuses et
linguistiques autres que le monde byzantin et l’Occident latin : on trouvera ainsi des apocryphes
coptes, arabes, éthiopiens ou arméniens (l’Histoire
de Joseph le charpentier, l’Homélie
sur la vie de Jésus et son amour pour les apôtres, le Livre du coq, les Combats des
apôtres, le Dialogue du paralytique
avec le Christ, le Martyre de Thaddée).
Ce second volume a également la particularité d’inclure des compositions
médiévales tardives comme la Mort de
Pilate ou la Lettre de Lentulus.
Comme dans le premier volume, les textes ont été regroupés d’une part en
fonction des personnages qui en sont les héros (Jésus, Marie, diverses figures
évangéliques, les apôtres), d’autre part en fonction des genres littéraires (Visions et révélations, Lettres, Roman pseudo-clémentin). Ce dernier groupe de textes qui comprend
d’une part les Homélies
pseudo-clémentines (recension grecque) et les d’autre part les Reconnaissances (recension latine)
occupe à lui seul près de 800 pages.
La littérature apocryphe
est généralement définie de façon négative comme ce qui n’a pas été admis par
l’Église dans le canon de ses Écritures.
Il faut cependant noter que
le canon s’est établi progressivement, non sans de multiples débats.
Si certains des textes
publiés ici comportent des éléments visiblement fantaisistes ou portent la
marque d’hérésies des premiers siècles qu’ils visaient parfois à justifier,
d’autres, dans les premiers temps du christianisme, étaient utilisés
officiellement dans certaines communautés. Ces derniers étaient volontiers
cités par des Pères comme Justin, Clément d’Alexandrie ou Origène dont les
œuvres nous en ont conservé des fragments, et le canon de Muratori (vers 200)
inclut dans sa liste des textes canoniques l’Apocalypse de Pierre qui était encore lue à la fin du ve siècle dans certaines églises de Palestine le
jour du vendredi saint. Inversement, certains écrits reçus aujourd’hui comme
canoniques ont vu leur autorité longtemps discutée : par exemple, au début
du ive siècle, Eusèbe de Césarée range parmi les
écrits encore controversés les épîtres de Jacques et de Jude, la deuxième
épître de Pierre, les deuxième et troisième épîtres de Jean et l’Apocalypse de Jean. Après que le canon
eut été définitivement fixé, et que les écrits eussent été clairement répartis
en trois catégories : les écrits canoniques, faisant l’objet d’un respect
sacré, les écrits non canoniques tolérés, les écrits non canoniques rejetés
comme impies, les églises d’Orient ont continué à faire de ceux de la deuxième
catégorie un usage liturgique, iconographique et hagiographique. Ainsi le Protoévangile de Jacques et la Dormition de Marie du Pseudo-Jean, ont
été largement utilisés pour la composition des textes liturgiques des fêtes de
la Mère de Dieu et pour les représentations des scènes de son enfance (que l’on
songe par exemple au magnifique cycle de fresques de l’église de
Christ-in-Chora à Constantinople).
En tout état de cause,
c’est avec discernement que ces textes doivent être abordés par un chrétien et
en tout cas avec un esprit différent de celui qui préside à la lecture des
saintes Écritures.
L’équipe réunie par F.
Bovon, P. Geoltrain et Jean-Daniel Kaestli pour réaliser cette excellente
édition est constituée de bons spécialistes. Beaucoup d’entre eux avaient
auparavant établi l’édition critique de ces textes dont quelques-uns seulement
avaient été traduits dans des éditions séparées. L’introduction du premier
volume, bien documentée, due à F. Bovon et à P. Geoltrain, présente l’ensemble
en s’interrogeant surtout sur la signification du qualificatif
d’ « aprocryphe » et sur le destin et l’influence de ces
documents. L’introduction du second volume, due à P. Geoltrain (récemment
décédé) et Jean-Daniel Kaestli est nettement plus courte et se borne à
présenter les particularités de ce deuxième tome. Dans les deux volumes, chaque
texte est précédé d’une introduction spécifique qui informe le lecteur sur ses
origines, son contenu et sa réception au cours des siècles, ainsi que sur le
texte de référence et la bibliographie. Des index détaillés facilitent la
consultation de ces volumineux recueils.
Jean-Claude Larchet


























