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ven. 30 déc. 2005

L’essentiel est que nous puissions dire : « Le Christ est parmi nous ! »

Victor_potapov Vous pouvez lire ci-dessous l’interview exclusive sur la réunion avec l’Église orthodoxe russe donnée au journal orthodoxe « Céphas » (« Kifa ») par l’archiprêtre Victor Potapov, recteur de la paroisse Saint Jean le Baptiste à Washington, fondateur et rédacteur en chef de la revue « The Orthodox Monitor », un des prêtres les plus en vue de l’Église orthodoxe russe hors-frontières.

 

« Kifa » : Père Victor, nous savons que le processus de réconciliation entre l’Église Russe et l’Église russe hors-frontières se poursuit, qu’un travail important et sérieux est mené au niveau des commissions de conciliation par des experts et des évêques. D’un côté la situation est difficile, d’un autre on observe un certain mouvement. Cela ne peut manquer de nous réjouir. Mais voici la question : comment ce processus est-il non pas seulement reçu et reconnu, mais vécu par le peuple de l’EORHF

Père Victor Potapov : Je ne puis, bien sûr, parler au nom de toutes les paroisses, mai je peux raconter ce qui se passe dans la mienne.

Avant tout je m’efforce d’informer les paroissiens de chaque étape de notre travail commun. J’ai eu l’honneur de participer à deux conférences sur l’histoire récente de l‘Église russe où étaient discutées les questions qui nous préoccupent tous actuellement – la question de la succession dans l’Église, la question des nouveaux martyrs, celle de la déclaration du métropolite Serge Strarogorodsky. La première conférence a eu lieu en 2001 en Hongrie dans l’église Serbe de la ville de Sentendre, la deuxième, ici même à Moscou, dans la Bibliothèque du Saint Synode, en 2002. Les documents de ces deux conférences, y compris mes deux exposés ont été publiés. Après chaque conférence, à mon retour, je racontais à mes paroissiens, ce qui se passait. Et lorsque nous avons eu notre consultation pastorale générale dans la ville de Nyack près de New York, nous avons informé nos paroissiens avant et après l’événement. Ensuite quand ont été publiés en même temps sur le site du Patriarcat de Moscou et sur celui de l’EORHF les documents des commissions de conciliation, j’ai eu des entretiens en anglais avec nos paroissiens anglophones et en russe avec nos paroissiens russophones, pour pouvoir parler sans traducteur. Ainsi mes paroissiens sont préparés.

Bien sûr, il y a des gens qui sont sceptiques. En effet beaucoup sont troublés par certaines actions du Patriarcat de Moscou. Avant tout il s’agit de l’attitude de soumission par rapport au pouvoir athée dans le passé, et le fait que cela soit resté dans une certaine mesure aujourd’hui. Nous le voyons au comportement de certains prélats, de certains prêtres. Ils ont une attitude complaisante, servile avec le pouvoir d’aujourd’hui. Cela éveille la méfiance.

Beaucoup d’entre nous pensent que si le Patriarcat de Moscou, ne serait-ce que par souci de la paix, rendait un de ces lieux qui nous ont été pris et qui de toute façon seront par la suite des biens communs – Hébron ou Jéricho, ce serait un geste de bonne volonté qui gagnerait la confiance de beaucoup des nôtres, surtout ceux qui ont aujourd’hui une attitude méfiante et sceptique face au processus de réconciliation. Mais cela ne se produit pas. Néanmoins les pourparlers se poursuivent, et j’espère que tôt ou tard nous parviendrons peut-être à un accord sur ce point-là aussi.

A part cela, nous qui avons vécu toutes ces années en Occident, nous avons incontestablement été élevés dans les valeurs de la civilisation occidentale, je veux dire les valeurs d’ordre constitutionnel, démocratique. Je veux dire, que nous ne connaissons pas le principe de « l’obéissance avant tout », qui veut que lorsque le chef a parlé on est obligé de s’exécuter. Chez nous les gens sont très libres. Personne ne contraint personne. Aussi avons-nous notre approche de l’existence. En tant que prêtre je peux dire mon avis à mon évêque concernant la vie de l’Église et d’une manière assez déterminée, critique. Il m’écoutera. C’est-à-dire que j’ai accès à mon évêque. Je peux lui parler, même si ce n’est pas d’égal à égal, parce que notre Église est hiérarchique, et que sans conteste, un évêque est un prince de l’Église. Je dois donc me comporter avec lui en conséquence, avec respect, mais j’ai le droit d’exprimer mon opinion.

Question : Sans crainte de conséquences ?

Père Victor Potapov : Absolument. Combien de fois je l’ai fait ! Quand le pauvre métropolite Vitali, qui, aujourd’hui si âgé, n’est plus malheureusement avec nous, faisait des déclarations sur le caractère « sans grâce » du Patriarcat de Moscou, je lui ai écrit une très longue lettre. Ouverte. Cette lettre peut toujours être consultée. Je lui disais : « Monseigneur, vous prêchez l’hérésie», lui montrant que les pères de l’Église ignoraient cette notion d’absence de grâce, que celle-ci est apparue à l’époque des vieux-croyants, pour servir d’accusation contre ceux que les vieux-croyants appelaient les « Niconiens ». Je lui écrivais : « Où allez-vous ? N’oubliez pas que vous parlez au nom de notre Église ». Il s’agissait pourtant de son opinion personnelle : officiellement nous n’avons jamais adopté une telle position.

A part cela, nous essayons de rappeler au souvenir de nos fidèles (les gens ont en effet la mémoire courte) qu’au début des années 1920 quand s’est constituée l’Église hors-frontières, nous avions déclaré (c’est inscrit dans le premier paragraphe de notre Règlement, qui est notre constitution) que nous étions une organisation ecclésiale provisoire, qui cessera d’exister avec la chute du communisme. A l’évidence, après plus de huit décennies, les gens ne pensaient plus que notre rêve, ce pour quoi nous avions prié pendant toutes ces années s’accomplirait au début des années 1980 du siècle dernier. Mais cela s’est produit. Et nous devons choisir. Nous ne pouvons pas continuer à rester comme suspendus en l’air. Nous avons toujours dit que nous étions la partie libre de l’Église russe. Toujours. Et aujourd’hui le choix est simple : nous devons nous réunir à l’Église russe, nous devons nous y couler à nouveau, bien qu’il y ait naturellement chez nous beaucoup d’Américains, mais aussi de nombreux Russes nouvellement venus de Russie au cours de ces dix dernières années.

« Kifa » : Cela a créé de nouveaux problèmes ?

Père Victor Potapov : Oui et non. Non, en ce sens, qu’ils fréquentent les églises, demandent le baptême pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Malheureusement, beaucoup d’émigrés nouveaux venus ne sont pas pratiquants. Certains le deviennent chez nous, parce que chez nous rien n’a un caractère de masse, nous pouvons faire attention à chaque cas individuel. Les gens commencent à se poser des questions, se sentent attirés par tout ce à quoi ils n’accordaient pas de valeur dans leur pays. Ils viennent chez nous, parce qu’ils sentent chez nous « l’odeur de la Russie ». Ils viennent et ils retournent à leurs racines, ils se sentent tout d’un coup Chrétiens orthodoxes. Et nous essayons de travailler avec eux. Mais la plupart, bien sûr, viennent baptiser leurs enfants en bas âge et après nous ne les revoyons pas. Mais nous ne pouvons pas non plus refuser, il y a toujours un espoir, qu’une brève parole dite après la célébration du mystère pourra peut-être toucher leur âme, qu’ils se souviendront peut-être un jour de ce qu’on leur aura dit et reviendront. D’un autre côté, nous avons aussi beaucoup de gens qui étaient déjà des orthodoxes pratiquants chez eux. Je dirais, que le visage de ma paroisse a beaucoup changé ses dernières quatorze années. Je dirais que la majorité de la paroisse est maintenant constituée de nouveaux arrivants. Naturellement, l’ancienne émigration rejoint un monde meilleur. Nous avons beaucoup d’Américains convertis, du fait de mariages mixtes, à la suite d’une quête spirituelle. Ils viennent, nous les accueillons, ils adoptent l’orthodoxie. J’ai actuellement deux diacres. L’un est un Afro-américain, très zélé. L’autre aussi est un Américain, John Kevin. Jusqu’à ces derniers temps nous avions aussi John Johnson, qui a maintenant fondé sa propre mission. Nous avons tant d’Américains maintenant que nous avons été contraints de nous mettre à célébrer des offices séparés pour eux.

« Kifa » : En anglais ?

Père Victor Potapov : Oui. Chaque samedi à 16 heures nous célébrons des vigiles en anglais. Nous avons une chorale anglophone, un second prêtre qui célèbre en anglais. Moi aussi, je célèbre de temps en temps en anglais, pour que les paroissiens anglophones ne croient pas que le recteur les oublie. Ensuite à 18h30 nous célébrons les mêmes vigiles en slavon. Dimanche à 8h nous avons une liturgie en anglais, puis une seconde liturgie en slavon. Ainsi tout le monde est content, parce que d’une part chacun peut entendre l’office dans sa langue, et d’autre part parce que cela permet de désengorger l’église : notre église n’est pas très grande et ne pourrait pas contenir tout le monde s’il n’y avait qu’une liturgie. Nous avons beaucoup de paroissiens, quelque 300 familles, ce qui fait une assez grand paroisse selon les normes de l’émigration. En tout quelque 600 personnes viennent régulièrement aux offices. A chaque célébration nous distribuons la communion dans deux calices parce que beaucoup de gens souhaitent communier. Les gens sont très zélés.

« Kifa » : Est-ce qu’on ne peut pas dire que la frontière entre ceux qui se montrent sceptiques envers le Patriarcat de Moscou et ceux qui soutiennent le processus de réconciliation passe entre les Américains et les nouveaux venus ?

 Père Victor Potapov : Je dirais que la majorité des Américains est pour l’unification parce qu’ils sentent eux aussi que nous devons normaliser notre situation canonique. Il faut dire que cela signifie entre autre que nous serons en communion avec les autres Églises locales. Nous ne pouvons continuer à vivre dans l’isolement. Nos paroissiens commencent également à penser à leurs enfants. Quand ils seront grands, ne pourront-ils fréquenter que des russes ? Comment conserveront-ils l’orthodoxie, s’ils n’ont pas de camarades ou d’amis orthodoxes, même si ceux-ci sont, disons, des arabes de l’Église américaine ? Il doit y avoir des liens, c’est très important pour que les enfants restent dans l’orthodoxie.

« Kifa » : Comment un fidèle du rang peut-il ressentir le caractère irrégulier de la situation canonique de l’EORHF ? 

Père Victor Potapov : Je pense que cela dépend en partie du prêtre. La plupart des gens, sans doute, n’y prêtent pas attention. Ils viennent simplement à l’église, ils s’y sentent bien. Mais j’essaie de leur expliquer que nous ne pouvons pas continuer à vivre ainsi. Il y a certaines lois dans l’Église. Si nous avons toujours affirmé notre caractère provisoire, nous devons aujourd’hui régulariser honnêtement notre situation, être conséquents.

« Kifa » : Et comment la réunification à venir pourra-t-elle influer sur la position de l’Église autocéphale d’Amérique – OCA ?

 Père Victor Potapov : Là aussi il y a des problèmes, sur lesquels travaillent actuellement les commissions. Car, à strictement parler, s’il s’agit vraiment d’une Église autocéphale, l’Église orthodoxe russe ne devrait pas avoir le droit de conserver des paroisses sur son territoire. Ces paroisses doivent faire partie de l’Église autocéphale locale. Nous savons que depuis 1970, quand lui a été accordé le tomos, l’Église américaine est autocéphale. Je ne me souviens pas des termes exacts, mais l’accord stipulait que toutes les paroisses du Patriarcat de Moscou devaient entrer dans l’Église autocéphale. Mais cela ne s’est pas produit, à l’exception de quelques cas isolés. Je ne sais pas ce qui va se passer maintenant. Je ne suis pas au courant de tout ce qui se passe dans les commissions. Mais l’on est en train de préciser la situation canonique.

En attendant nous avons des structures parallèles. Je ne sais pas comment sera résolu ce problème. D’un autre côté, il doit y avoir une période de transition. Pour autant que je sache, pour nous, à l’Église hors-frontières, rien ne va changer, sinon que nous allons commémorer le Patriarche et recevoir le myrrhon du patriarcat. Il est possible que notre métropolite aura une voix dans le Synode, que le métropolite (ou un évêque le représentant quand il sera empêché) siégera aux réunions du Synode. Pour tout le reste, tout restera comme avant. Nous allons élire notre propre métropolite.

« Kifa » : Et la communion eucharistique ?

 Père Victor Potapov : C’est bien sûr le plus important.

« Kifa » : Elle sera également rétablie, sans doute, avec l’OCA ?

Père Victor Potapov : Je ne sais pas. Ce serait logique. Mais je veux dire que l’OCA et l’Église hors-frontières ont été autrefois ensemble, c’est-à-dire qu’il y avait autrefois une seule Église hors-frontières au sens géographique du mot. N’oublions pas qu’ils ont deux fois rompus avec nous, avant de revenir. Pour certains il sera difficile de dépasser cette barrière. Beaucoup sont aussi gênés par la différence de calendriers. Nous suivons l’ancien calendrier et eux le nouveau. Je pense que l’essentiel est que nous puissions dire : « le Christ est parmi nous. Il l’est et il le sera. »  Si nous arrivons à cela avec nos pauvres forces humaines avec l’aide de Dieu, alors le Seigneur pourvoira. Je pense qu’il nous enverra l’intelligence nécessaire pour que nous puissions résoudre toutes les autres questions concernant l’orthodoxie américaine, celle de la communion liturgique avec l’Église Orthodoxe d’Amérique et les autres Églises locales. Je ne suis ni un spécialiste du droit canon, ni un prophète, j’ignore ce que nous réserve l’avenir, mais je compte beaucoup sur l’aide de Dieu, sur le fait que, si nous restons fidèles aux recommandations de nos primats, au Règlement de l’Église orthodoxe russe et que nous aspirions à l’unité, à laquelle le Christ nous a appelés dans sa prière sacerdotale, cela peut entraîner dans l’avenir le miracle de la réunification de l’orthodoxie dans le monde.

Source : Site officiel de l’Institut Saint Philarète

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