Allan D. Fitzgerald (éd.), Encyclopédie Saint Augustin. La Méditerranée et l’Europe (IVe-XXIe siècle), Paris, Éditions du Cerf, 2005, 1491 p.Ce volumineux ouvrage, qui comporte plus de 400 articles rédigés par plus de 140 auteurs (en grande majorité américains) traite, sous forme de notices allant d’une demi-page à une douzaine de pages, de tout ce qui concerne la vie d’Augustin d’Hippone (354-430), les différents personnages qui ont été en relation avec lui et l’ont influencé, les auteurs qui ont été marqués par sa pensée depuis son époque jusqu’à la nôtre, ainsi que ses différentes œuvres et les principaux thèmes qu’elles abordent. En outre, un tableau recense les différentes éditions et traductions de tous les écrits d’Augustin ; un autre tableau en donne les dates ; un troisième tableau, spécialement réservé aux lettres, donne l’édition de référence, la date et le destinataire de chacune d’elles.
lI s’agit d’un ouvrage d’initiation tout autant que d’un instrument de travail destiné à un large public. Les articles ne sont guère approfondis, mais ils sont clairs et se lisent avec aisance. Ils suffisent à une première approche, une bibliographie permettant de donner à chacun d’eux les prolongements souhaités.
Ce volume témoigne une fois de plus de l’importance quantitative et qualitative de la pensée d’Augustin. Celle-ci, on le sait, s’est progressivement imposée à l’Occident latin au point d’éclipser celle non seulement des Pères grecs mais d’autres Pères latins plus en consonance avec ces derniers, comme Ambroise de Milan, Hilaire de Poitiers ou saint Jean Cassien. Comme le note le P. Placide Deseille, professeur de patrologie à l’Institut Saint-Serge, « on peut dire que, dans une large mesure, le catholicisme romain et le protestantisme sont des augustinismes ». Ce jugement rejoint celui de J. Tixeront dans son Histoire des dogmes : « Si Saint Augustin n’a exercé sur l’Orient presque aucune influence, il est resté dans toute la force et l’étendue du terme le Père par excellence de l’Église d’Occident. On a pu dire avec raison que l’Église latine lui doit, en grande partie, la forme particulière de sa religion et de sa croyance. » Cependant, comme le remarque encore le P. Placide Deseille, « le recours trop exclusif à saint Augustin est certainement l’une des causes qui ont le plus contribué à séparer plus tard l’Occident du reste du monde chrétien ». On trouve en effet dans l’œuvre d’Augustin les racines des principaux points de divergence entre l’Église latine et l’Église orthodoxe : conception de la vie trinitaire à partir de la psychologie humaine qui introduit une compréhension, de la théologie à partir de l’économie, mais aussi une conception de la connaissance de Dieu (conçue comme connaissance de l’essence divine) très éloignée de l’apophatisme cher aux Pères orientaux ; doctrine du Filioque ; doctrine du purgatoire ; dévalorisation de la volonté et de la liberté humaine qui introduit une conception de l’ascèse et de la vie spirituelle très éloignée de celle de l’Orient chrétien (fondée sur la synergie de la grâce et de l’effort humain) ; conception d’intermédiaires créés entre Dieu et l’homme (théophanies) qui inaugure la théorie latine de la grâce créée ; conception du péché originel qui ouvrira la porte à la doctrine de l’Immaculée conception ; sans parler d’autres points que le P. Placide Deseille qualifie également d’ « inassimilables pour les Églises non latines » comme la doctrine de la prédestination.
Bien que certains auteurs de ce volume fassent preuve d’un certain recul critique, on peut regretter que, à la différence du Dictionnaire de théologie catholique qui avait jugé nécessaire d’ajouter à son article sur saint Augustin un article consacré à l’ « Anti-augustinisme », aucun article de cette encyclopédie n’évoque les critiques dont certains aspects la pensée augustinienne ont été l’objet non seulement en Orient, mais en Occident même.
On signalera donc, à titre de complément, l’excellent volume publié dans la série des « Dossiers H » par les éditions L’Age d’Homme intitulé Saint Augustin, qui rassemble une quarantaine d’études écrites par des auteurs orthodoxes, catholiques et protestants, dont presque toutes traitent, dans une perspective critique et d’une manière approfondie, des points les plus problématiques de la pensée d’Augustin.
À la lecture de ce dernier dossier, on comprendra le rejet dont Augustin est l’objet, aujourd’hui encore, de la part de la quasi totalité des théologiens orthodoxes. Un rejet qui est sans aucun doute injuste s’il est global : d’une part il faut se garder se confondre la pensée de saint Augustin lui-même avec les durcissements que lui a fait subir l’augustinisme ; d’autre part sur bien des points la pensée d’Augustin reste très proche de celle des autres Pères, y compris des Pères grecs, et donne lieu, dans la continuité de celle-ci, à des développements originaux du plus grand intérêt. Cette Encyclopédie Saint Augustin le fait largement apparaître, et ce n’est pas le moindre de ses mérites que de nous engager à lire directement les œuvres de ce Père incontournable. Pour peu qu’on le fasse avec discernement, on en tirera grand profit.
Jean-Claude Larchet

