Hyacinthe Destivelle, Le Concile de Moscou (1917-1918). La création des institutions conciliaires de l’Église orthodoxe russe, Avant-propos de Mgr Hilarion (Alfeiev), Préface d’Hervé Legrand, o. p., Paris, Éditions du Cerf, 2006, 505 p. (« Cogitatio fidei » n° 246).
Fruit d’une thèse soutenue conjointement à l’Institut supérieur études oecuménique de Paris (Institut catholique) et à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, ce volumineux ouvrage consacré au concile de Moscou de 1917-1918, est constitué de cinq parties : 1) les origines du concile ; 2) sa préparation (1905-1917) ; 2) son organisation et son déroulement ; 3) l’analyse de ses décrets ; 4) l’application et la réception des décrets du concile ; 5) la traduction française intégrale du Recueil des constitutions et décrets et du Règlement du Concile local de l’Église orthodoxe de toute la Russie. Une vaste bibliographie clôt l’ouvrage.
Comme le souligne Mgr Hilarion Alfeiev dans son avant-propos, « le concile local de Moscou de 1917-1918 est certainement l’événement majeur de l’histoire moderne de l’Église orthodoxe russe. Premier concile convoqué depuis 1667, aboutissement d’un renouveau étonnant, et encore largement méconnu, de la théologie orthodoxe russe au début du XXe siècle, il aborda avec un courage exceptionnel l’ensemble des questions que l’évolution de la société posait aux chrétiens : gouvernement de l’Église, mission, prédication, liturgie, monachisme et vie paroissiale. »
Les circonstances historiques empêchèrent le concile de mener ses travaux à terme. Néanmoins, certaines de ses réflexions ont trouvé un prolongement au sein de « l’École de Paris », et certaines de ses décisions ou orientations ont porté des fruits dans l’actuel Archevêché des paroisses russes en Europe occidentale. L’Église russe entend elle-même aujourd’hui pleinement profiter de l’élan nouveau donné par ce concile à la vie ecclésiale. Mgr Hilarion écrit dans une autre étude : « Il me semble que nous ne pourrons réellement progresser, dans divers domaines de la vie ecclésiale, qu’en recueillant l’héritage de ce concile et en examinant ses décisions dans le contexte de la situation contemporaine, et la situation contemporaine à la lumière de ses décisions ».
De son côte, le P. Hervé Legrand note dans sa préface que « le concile de Moscou de 1917-1918 est certes un concile local, mais qu’on doit lui reconnaître une portée vraiment universelle. Il permet d’abord d’observer, dans les détails les plus techniques, comment une Église orthodoxe se réforme. C’est déjà, pour les faits, un important démenti à ceux qui, approchant l’orthodoxie d’une façon essentialiste, lui attribuent une conception répétitive de sa propre tradition. Bien au contraire, ce concile montre que la tradition est vivante dans l’Église orthodoxe ».
L’étude du P. H. Destivelle montre bien que le concile, quoique s’étant déroulé dans une période troublée, n’a pas pris ses décisions à l’improviste et sous la pression des circonstances, mais que celles-ci ont été mûrement réfléchies au cours d’une longue période de préparation qui s’est étendue de 1905 à 1917.
Elle fait aussi apparaître que le concile de 1917-1918 est en lui-même un événement unique dans l’histoire de l’Église russe par l’originalité de sa composition : variété de la représentation, place importante réservée aux représentants élus, forte participation des laïcs (299 laïcs pour 264 ecclésiastiques !) et de sa procédure (rôle important des commissions).
Parmi les décisions ou orientations les plus marquantes de ce concile (dont certaines frappent aujourd’hui par leur modernité) on peut citer : le rétablissement du patriarcat et du fonctionnement conciliaire de l’Église ; l’élection du patriarche « premier parmi les évêques, ses égaux » et des évêques, qui associe des évêques, des clercs et des laïcs ; l’obligation faite aux évêques d’être constamment présents dans leur éparchie en vue de renforcer leurs liens avec leurs ouailles ; une réforme non seulement administrative (indépendance accrue) mais ecclésiologique et spirituelle de la paroisse, qui apparaît comme l’entité ecclésiale de base et est considérée comme une « petite Église particulière » ; redéfinition de la place et du rôle du monachisme (fondé sur la vie communautaire et centré sur la prière, mais ayant aussi un rôle social, missionnaire et intellectuel) ; organisation des relations avec les Églises orthodoxes voisines et du dialogue avec les autres Églises chrétiennes ; soutien de l’activité pastorale et de l’activité missionnaire des prêtres (rôle accru de la prédication) ; promotion de la participation des femmes à l’activité ecclésiale ; autorisation de l’usage de la langue locale dans la liturgie.
Dans la partie consacrée à la réception du concile, l’auteur ne manque pas de présenter les critiques ou réserves que certaines de ses décisions ou orientations ont suscitées de la part de certains théologiens orthodoxes : risque de dérive d’une conception démocratique de l’Église (N. Afanassieff) ; séparation du temporel et du spirituel (A. Schmemann) ; insuffisance de la réflexion sur les rapports entre l’Église et l’État (J. Meyendorff) ; marqué par la crise spirituelle que conniassait l’Église russe à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, le concile de Moscou propose des mesures de pure organisation au lieu de chercher à régénérer l’Église de l’intérieur (G. Florovsky). Mgr Hilarion Alfeiev, pense quant à lui que la valeur de ce concile réside pour une grande part dans les questions qu’il a posées et qui continuent aujourd’hui à attendre une réponse.
Cette ouvrage apparaît en tout cas comme une importante contribution à la réflexion ecclésiologique actuelle.
Jean-Claude Larchet



