Le
hiéromoine Alexandre (Siniakov), membre de la Représentation de l’Eglise russe
auprès des institutions européennes à Bruxelles, a publié, mardi 14 mars, un
texte, intitulé « Un hiver œcuménique » dans le quotidien La libre Belgique. Avec son aimable
autorisation, nous le reproduisons ci-dessous.
Dans
les années 70, la possibilité de la communion eucharistique entre les Eglises
orthodoxe et catholique semblait un horizon possible. Mais alors, que s'est-il
donc passé ?
L'importance
de l'unité des chrétiens n'est certes pas à démontrer. Nombreuses sont les
paroles du Seigneur, dans l'Evangile, qui prescrivent aux disciples de rester
unis. Les efforts entrepris depuis le siècle dernier, et nombre d'initiatives
plus récentes, témoignent d'un désir certain de surpasser nos divisions
actuelles. Notamment entre orthodoxes et catholiques romains. Ce que vient
précisément de rappeler la semaine annuelle de prière pour l'Unité. Il
n'empêche que, dans la vie quotidienne, et en tant que serviteur de l'Eglise
orthodoxe russe, je constate certains obstacles qui entravent le chemin de
l'unité. Ce qui m'incite à proposer quelques remèdes susceptibles de nous aider
à «respirer à deux poumons», occidental et oriental, selon la si belle formule
du pape Jean-Paul II.
Depuis
une quinzaine d'années, c'est du côté orthodoxe, et en particulier de l'Eglise
russe, que semblent venir les entraves au dialogue entre nos Eglises. En effet,
tout en manifestant un renouveau apparent, mon Eglise, la plus importante de la
grande famille orthodoxe, semble participer de ce mouvement identitaire qui, un
peu partout, est comme l'envers de la mondialisation. Les déclarations
officielles ne parlent plus que du prosélytisme catholique. Tout comme dix
siècles auparavant, les Eglises de Rome et de Constantinople s'accusaient
mutuellement d'envoyer des missionnaires sur des terres revendiquées par
chacune d'elles. Selon un paradoxe qui peut paraître étrange, la terre de la sainte Russie restera une des rares que le pape Jean-Paul II n'a pas foulée au
cours de son long pontificat.
Pourtant,
à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, l'Eglise de Russie ne fut-elle pas
la championne de l'unité des chrétiens ? En effet, on enseignait dans les
séminaires la théologie comparée. De même a-t-elle à son actif la réalisation
de la première traduction œcuménique de la Bible. C'est encore l'Eglise
orthodoxe russe qui allait entamer le dialogue avec l'Eglise anglicane, et
créer en 1917, 50 ans avant Vatican II, une commission pour la promotion de
l'unité des chrétiens. On peut donc affirmer que l'Eglise russe a été en avance
d'un demi-siècle sur d'autres Eglises, dans la recherche de la paix ecclésiale
et de l'unité des chrétiens. Située entre l'Orient et l'Occident, celle qui
avait engendré la Trinité de Roublev pouvait paraître prédestinée à l'œuvre de
l'unité. Et donc à celle de la réconciliation chrétienne. Entendue comme une
véritable unité dans la diversité des rites et des traditions, et non pas comme
une absorption d'une Eglise par une autre.
Plus
récemment, dans les années 70, le métropolite Nicodème de Leningrad incarnait
encore cet esprit œcuménique. Il ne s'agissait pas seulement de ce que l'on
appelait «un œcuménisme du goulag», mais bien une aspiration à rendre visible
l'unité de l'Eglise dont il se plaisait à répéter que les murs ne montaient pas
jusqu'au ciel. La possibilité de la communion eucharistique entre les Eglises
orthodoxe et catholique semblait un horizon possible. Mais alors, que s'est-il
donc passé?
Il
y a d'abord le poids de l'histoire récente. L'Eglise russe n'a pas fini de
panser les blessures causées par une idéologie qui, pour nombre de croyants
russes, s'enracine dans la pensée occidentale. S'y ajoutent les facteurs
psychologiques. Beaucoup de mes compatriotes, désorientés depuis la chute du
régime, retrouvent aujourd'hui dans la foi une identité qu'ils affirment
souvent contre les autres. Une sorte de processus de restauration nationale et
religieuse que d'autres pays européens, tel la France, ont connu en leur temps.
De plus, sur le plan institutionnel, c'est la première fois dans son histoire
que l'Eglise de Russie est libre de toute tutelle. Il n'y a plus d'empereur, il
n'y a plus de parti. Par ailleurs, le régime actuel est tout aussi jeune et
fragile que l'orthodoxie renaissante. Comme le reconnaît le patriarche Alexis
lui-même, l'orthodoxie russe n'a pas encore la maturité intellectuelle et
spirituelle pour être capable d'affronter le monde actuel. Dès lors, elle
attend des autres Eglises patience et compréhension. Souhaitant également, sans
pour autant le dire, être traitée comme une sœur, certes cadette, mais aimée et
aidée.
Mais
dès lors, que faire ? L'œcuménisme officiel connaît une crise sans précédent,
qui se vérifie dans toutes les Eglises. Peut-être est-il devenu par trop
officiel, l'affaire de spécialistes, de commissions, ou réservé à quelques
diplomates. Même en Belgique, n'est-elle pas loin l'époque où les pionniers de
l'œcuménisme remplissaient chaque semaine salles et églises de chrétiens
enthousiastes de la perspective d'un retour à l'unité, selon le souhait même du
Christ: «Qu'ils soient un.» Sans doute nous faut-il retrouver cet esprit des
premiers temps de l'œcuménisme, tout simplement, sous la forme de l'amitié
chrétienne. Aimer l'autre de façon vraiment désintéressée. Apprendre à
connaître ses traditions, partager dans l'égalité ses joies et ses soucis. Et
cela, par des moyens aussi simples que la promotion de jumelage de couvents, de
paroisses, de chorales, de monastères, par l'organisation de concerts et de
voyages œcuméniques, en favorisant l'accès de jeunes séminaristes orthodoxes
aux écoles théologiques occidentales. Ou, réciproquement, en envoyant des
religieux occidentaux à la découverte de l'orthodoxie dans les pays qui s'en
réclament. Autant de moyens très humains, qui peuvent patiemment préparer et
amorcer l'authentique unité que seul le Christ peut, en définitive, réaliser.