Une discussion au sujet du « Journal »
récemment publié du père Alexandre Schmemann s’est déroulée le 27 mars au
Conseil pour l’édition de l’Église orthodoxe de Russie à l’initiative du
rédacteur en chef du journal « Le Messager ecclésiastique », Serge
Tchapnine. Les invités étaient les archiprêtres Vladimir Vorobiev, recteur de
l’Université orthodoxe Saint Tikhon, Georges Mitrofanov, historien de l’Église
et membre de la Commission des canonisations, Alexandre Stepanov, rédacteur en
chef de la radio saint-pétersbourgeoise « la Ville de Pierre », et
l’higoumène Pierre Mechtcherinov du Centre patriarcal pour le développement
spirituel des enfants et des jeunes auprès du Monastère Saint Daniel. Ce nombre
réduit de participants s’explique, selon Serge Tchapnine, par la volonté de
faire un premier pas, de donner l’impulsion à une large discussion sur le « Journal
» du père Schmemann dans la société et dans l’Église, d’essayer de discerner
dans les réflexions du célèbre théologien orthodoxe du XXe siècle « un
programme positif » pour la vie ecclésiale dans le monde contemporain.
Le premier à prendre la parole a été le père Georges Mitrofanov
qui a souligné l’importance de l’événement que constitue la publication du « Journal
» du père Schmemann. Selon lui le « Journal » « pose des
problèmes si essentiels et avec une acuité si criante que la réception de ce
livre peut devenir une sorte de pierre de touche pour la vie ecclésiale en
Russie, un test de son aptitude à la créativité spirituelle ». Le père
Georges a relevé un certain nombre de ces problèmes soulevés dans le Journal.
En premier lieu, c’est le caractère anhistorique de la vie ecclésiale
contemporaine. Selon l’auteur du « Journal » « l’orthodoxie n’a
pas remarqué l’histoire », ce qui l’a amenée à une « crise
spirituelle des profondeurs », qui se manifeste par l’absence de retour
critique sur soi, par un accent excessif mis sur les formes extérieures, la
forme, le rituel, tout ce que le père Alexandre désigne comme « une piété
de bonnes femmes, imprégnée d’émotion et de superstition ». Dans la vie
paroissiale d’aujourd’hui, on n’éprouve souvent nul besoin du Christ, au lieu
de quoi est réclamé « tout un ensemble de mesures de type
psychothérapeutique, un catalogue de saints rappelant les listes de spécialistes
dans les hôpitaux. » Autrement dit, ce qu’on cherche n’est pas le Christ,
mais la vie religieuse, diluée dans une sentimentalité religieuse »,
« ce qui nous ramène dans une dimension païenne ».
Selon le père Georges, beaucoup de remarques dans les
journaux de Schmemann sont d’une très grande actualité. Ce sont les problèmes
de l’éducation théologique avec son conflit entre un « enseignement
scolaire et la vie spirituelle » et la perte de la dimension liturgique de
l’eschatologie, qui est réduite à un « épouvantail pour le peuple ».
Le plus préoccupant est ce que Schmemann appelle « la soumission de
l’orthodoxie au nationalisme dans sa pire forme païenne et dans son essence
étatique et autoritaire jacobine ». En effet, confirme le père Georges,
pour beaucoup l’orthodoxie est devenue « une espèce d’idéologie eurasienne
ésotérique ». Quant aux relations entre l’Église et l’État, là encore il y
a de grands dangers. Beaucoup de membres du clergé sont davantage occupés à
« établir des relations avec les puissants de ce monde (sponsors,
fonctionnaires), plutôt qu’avec leurs paroissiens, alors même que c’est la
communauté ecclésiale qui fonde l’Église. Malheureusement, constate le père
Georges, ces problèmes ne sont jamais discutés dans les réunions paroissiales
et diocésaines et c’est pourquoi le « Journal » du père Schmemann peut
remplir la fonction « d’un maître spirituel pour de nombreux prêtres en activité ».
« Le père Alexandre Schmemann fut un homme
remarquable, un prêtre avec un ‘p’ majuscule, une figure remarquable de
l’orthodoxie du XXe siècle, estime le père Vladimir Vorobiev, qui conseille
toujours la lecture de ses ouvrages à ses étudiants et à ses paroissiens. La
publication du « Journal » « est une grande joie pour nous et
nous devons en débattre ». Selon le père Vorobiev chaque ligne du
journal « touche des cordes profondes », le père Alexandre nous
parle des problèmes éternels de l’Église, qu’il a connus à travers la réalité américaine, si bien que nous devons tenir compte de la spécificité de sa
perception : le père Alexandre n’est jamais allé en Russie et tout dans
ses œuvres n’est pas adéquat, consonant avec l’expérience russe, tout ce qu’il
dit ne peut pas être interprété directement pour la vie en Russie ».
Le père Alexandre Stepanov estime que le thème principal
du « Journal » est le christianisme dans le monde contemporain,
« qui a cessé au XXe siècle d’être une approche globale du monde, pour devenir
une sphère séparée de la vie ». Le principal mérite du « Journal »
selon le père Stepanov est de dégager tout ce qui en ce monde touche à l’Église,
de voir des « fragments du Royaume partout : dans la nature,
dans les émotions humaines les plus simples, dans les livres des auteurs
profanes, où la vie vivante en Dieu est parfois plus évidente que dans les
épais ouvrages de théologie. » Là réside la dimension missionnaire de ce
livre, estime l’intervenant.
En lisant le « Journal », le père Pierre
Mechtcherinov a eu l’impression « qu’il buvait enfin une eau fraîche et
pure pour la première fois depuis des années ». Le père Alexandre Schmemann
formule très nettement nombre de problèmes parmi les plus importants de la vie
de l’Église et aide parfois à trouver une solution. Le père Pierre a évoqué ce
paradoxe de la vie ecclésiale contemporaine : d’un côté il est très
difficile de créer une vraie communauté ecclésiale (sans doute à cause de la
fragmentation de la société), mais d’un autre côté « l’ascétisme
individuel disparaît comme but de la vie spirituelle ». Le père Alexandre
cherche une solution, non pas dans une idéologie, mais sur un plan personnel et
il la trouve dans « la perception de la vie tout entière comme don de
Dieu », « dans la manifestation du Royaume et la vie ininterrompue
avec le Christ », « dans la reconnaissance de la vie telle qu’elle
est, dans la culture, dans la fréquentation de toutes sortes de gens, y compris
extérieurs à l’Église. » Chaque chrétien doit apprendre non pas à
« aller à l’Église », mais à vivre dans l’Église, à construire l’Église,
ce qui peut apporter selon le père Pierre, de plus grands fruits spirituels que
la concentration sur les formes traditionnelles de l’ascétisme et de la piété.
Le problème de la confession qui apparaît si souvent dans
le « Journal » est aussitôt devenu un des points centraux de la
discussion. Le père Vorobiev a remarqué « qu’aujourd’hui la confession se
pratique comme elle ne s’est jamais pratiquée dans l’histoire ». Dans l’Église
ancienne on communiait fréquemment, mais on se confessait rarement, en cas de
péchés mortels. Puis, quand la communion est devenue rare, la confession est
devenue un préalable nécessaire qui se pratiquait également peu fréquemment.
Aujourd’hui, a poursuivi le père Vorobiev, « nous invitons les gens à
communier fréquemment, mais nous ne pouvons pas nous libérer de ce lien entre
la communion et la confession ». Il voit la solution dans la distinction
entre « un véritable sacrement de pénitence » et une sorte
d’autorisation ou bénédiction pour communier, sous la forme, par exemple, d’une
prière d’absolution. Il est persuadé que « supprimer complètement la
bénédiction préalable à la communion, comme cela a été fait maintenant en Occident,
est également une erreur, notamment pour la Russie, parce qu’une participation
sans contrôle au calice entraînerait une profanation de l’eucharistie ».
La question de la confession a suscité un vif intérêt
chez tous les participants. Ainsi le père Georges Mitrofanov pense qu’en raison
de la pratique établie, « les candidats à la confession se contentent
souvent d’un simulacre de confession, tandis que les confesseurs se livrent à
un simulacre de direction spirituelle ». Cependant, la confession générale,
en l’absence de confession individuelle, peut devenir
« subrogatoire ». Le père Alexandre Stepanov a fait état de son
expérience, qui montre que la confession individuelle est souvent confondue
avec un entretien pastoral, ce qu’elle devient parfois, dans la mesure où cela
répond à un besoin pressant des fidèles, qu’ils n’ont pas la possibilité de
satisfaire autrement.
Ces problèmes ainsi que l’absence de l’institution des
confesseurs, est le fruit d’un « développement historique regrettable de
notre Église » et le résultat des persécutions, selon le père Vladimir.
Mais il aperçoit des signes de convalescence de l’Église et souligne que ce
processus « ne peut être rapide ; l’essentiel est de ne pas taire les
problèmes, mais en parler, en discuter ».
Parmi les nombreux thèmes abordés dans le « Journal »,
les participants à la discussion on particulièrement prêté attention à celui de
la vénération des nouveaux martyrs. Le père Georges a regretté que se vérifient
les paroles du père Alexandre Schmemann, qui en 1977 déjà pressentait que la
découverte par l’Église de son histoire tragique et de l’exploit des martyrs ne
saurait sans doute transformer la conscience qu’elle avait de soi. L’expérience
de l’enseignement dans les établissements religieux de Saint-Pétersbourg
confirme selon le père Georges le manque d’intérêt pour la question des
nouveaux martyrs dans le milieu des futurs serviteurs du culte. Les
participants à la discussion se sont accordés sur le constat qu’il est
indispensable d’activer la vénération liturgique de l’exploit des nouveaux
martyrs et d’échapper au danger « d’une idéalisation massive du passé
soviétique dans la société et dans l’Église » (le père Pierre). Selon le
père Vladimir, « la vénération des nouveaux martyrs peut être considérée comme
un test de la maturité spirituelle de l’Église », et « bien que
l’inertie du passé soit grande », il y a aussi des raisons d’être
optimiste : la vénération des nouveaux martyrs s’inscrit peu à peu dans la
liturgie, estime le recteur de l’Université Saint Tikhon.
Les participants ont montré de l’inquiétude concernant le
sort du livre du père Alexandre en Russie. « Ne mettra-t-on pas le « Journal »
sur la liste des manifestes libéraux ? » a demandé aux participants
Serge Tchapnine. Le père Georges estime que ce livre, étant un journal intime,
ne deviendra pas un « catéchisme », le fondement de quelque « schmemianisme »
(le père Georges a rappelé que le père Alexandre lui-même notait avec ironie
que le séminaire Saint Vladimir qu’il dirigeait était surnommé
« shméminaire »). Il n’est pas difficile d’imaginer, a-t-il dit, que
le « Journal » du père Alexandre sera critiqué aussi bien à droite
qu’à gauche, mais la plus grande inquiétude du père Georges tient à ce qu’il ne
faudrait pas que ce livre devienne l’étendard d’une groupe au sein de l’Église
et de la société, qui sans aucun fondement pour cela se réclamerait de
Schmemann comme de son maître spirituel ». Alors d’autres groupes vont
« rejeter tout le précieux contenu de ce journal sous prétexte que quelqu’un
s’en est fait le monopole ». Le père Georges propose de voir le livre
comme une sorte de testament que le père Schmemann aurait laissé à l’Église et
dont l’essence est dans « l’appel à réfléchir, à ne pas construire
d’illusions, à créer une vie ecclésiale, sans chercher à préserver des formes
dépassées, mais en croyant au contraire dans le contenu inépuisable de l’Église,
donné par Dieu en toute plénitude ». Le père Alexandre Stepanov a mis en
garde contre la tentation de voir dans le livre du père Schmemann, « un
pathos protestant », à partir de l’idée, qu’il défendait, d’un retour à la
pureté du christianisme ancien ».
Au moment du bilan les participants ont constaté que
certains problèmes soulevés dans le « Journal » avaient été à peine
effleurés et mériteraient une réflexion plus approfondie et une discussion
ultérieure dans les cercles plus large de l’Église et de la société.
Source et photo : Blagovest-info

