A
l’occasion du soixantième anniversaire du monastère de la Protection de la
Vierge de Bussy en Othe, le supplément «Religions» du quotidien
russe «Nezavissimaya Gazeta» consacre dans son numéro du 18 octobre
2006 un article à cette communauté.
Le
jardin fleuri de l’émigration orthodoxe
Peu
après la Seconde guerre mondiale, en 1946 dans un village de Bourgogne, Bussy
en Othe à 150 km de Paris fut fondé un monastère russe consacré à la fête de la
Protection de la Mère de Dieu.
Le
métropolite Euloge, qui a béni la fondation de ce monastère, désirait ardemment
l’émergence de communautés monastiques consacrées à la vie de prière au sein de
l’émigration russe orthodoxe. Mais il dû reconnaître que « le monachisme n’a
pas fleuri dans l’émigration. On ne peut dire avec exactitude quelles sont les
raisons de cet échec : peut-être manquait le terrain nécessaire, peut-être
est-ce moi qui ai failli à la tâche», disait-il. Le métropolite Euloge décéda
un mois après la fondation du monastère de la Protection, le 8 août 1946. Il
n’a pu voir la réalisation de son rêve : bientôt le monastère de femme de
Bussy allait devenir un avant-poste du monachisme orthodoxe en Occident.
Trois
moniales s’installèrent au commencement dans le monastère : les mères
Eudoxie (Courtin), Blandine (Obolensky) et Théodosie (Solomiansky).
Toutes
les trois étaient issues de l’entourage du père Serge Boulgakoff et avait pris
part à l’Action orthodoxe de mère Marie Skobtsov. Bientôt elles furent rejointes
par une moniale grecque, qui, contrairement aux moniales russes, issues de
milieux cultivés, était d’origine populaire. La concorde régnait cependant
entre les habitantes du monastère, unies par leur vocation commune. Ceci devait
déterminer une fois pour toutes le style de Bussy, qui a toujours réuni non
seulement des gens de toutes les origines nationales, mais aussi d’éducation et
de talents différents. Ces gens sont unis par l’amour de l’orthodoxie et la
fidélité aux vœux monastiques, mais aussi par l’esprit de créativité qui
imprègne littéralement la vie de la communauté.
La
maison où s’est installé le monastère est le don d’un professeur de droit
célèbre, Boris Eliachevitch. On entreprit bientôt l’aménagement d’une église et
il fallut lever des fonds. Pour survenir à leur subsistance, les sœurs
fondèrent une ferme. Les premières années furent difficiles, les moyens
manquaient, la pauvreté monastique, prévue par la Règle, tournait parfois au
besoin extrême.
La
population locale accueillit les moniales russes avec bienveillance et après
qu’elles eurent guéri le fils du maire, qui avait été abandonné par les
médecins, avec respect. Les enfants du village s’attachèrent particulièrement
aux sœurs, qui organisèrent des arbres de Noël avec des cadeaux.
Pendant
30 ans, l’higoumène du monastère fut mère Eudoxie, qui mourut très âgée le 24
juin 1977.Après sa mort le monastère fut dirigé par mère Théodosie.
L’higoumène
actuelle, mère Olga (Slezkine) a reçu une excellente éducation juridique et
littéraire. Aujourd’hui le monastère compte 20 moniales qui ont de 33 à 93 ans.
De très nombreuses nationalités sont représentées : six moniales sont
russes, les autres sont françaises ou anglaises, originaires de Roumanie,
Hongrie, Suisse, Egypte, USA, Canada, Japon. Les offices sont chantés en
slavon. L’Evangile est lu en slavon et en russe.
Aussi
diverse est la composition des pèlerins qui viennent de tous les régions du
monde : France, Russie, mais aussi Etats-Unis, Canada, Europe de l’Est et
Australie. En 60 d’existence, le monastère des débuts est devenu une
institution fleurissante, au propre comme au figuré. Le modeste territoire du
monastère disparaît littéralement sous les fleurs.
Le
monastère fait beaucoup pour la diffusion de la culture orthodoxe en Occident.
En ce sens on peut l’appeler missionnaire. Les moniales mènent un grand travail
de traductions et de publication de textes liturgiques et théologiques. Depuis
1969, le monastère possède une typographie. La majorité des moniales ont une
éducation supérieure en sciences humaines et leurs talents trouvent ici un
vaste champ d’application.
Ainsi
Mère Elisabeth, née au Canada et mère Xenia ont-elles entrepris en liaison avec
l’évêque de Dioclée Kallistos la tâche de traduire en anglais les textes
liturgiques orthodoxes, pour l’Angleterre et l’Amérique. Parmi les moniales
traductrices figuraient aussi mère Marie, d’origine anglaise, qui connaissait également
le grec, ainsi que mère Anastasie, décédée en 2005, spécialiste de chinois
classique et d’autres langues orientales.
En
2003 fut publié à l’Institut d’études slaves, à Paris, un manuel de slavon muni
d’un lexique, qu’elle avait composé.
Les
traductions et les publications de Bussy en Othe sont utilisées dans de
nombreuses paroisses dans le monde entier.
Dans
le monastère de la Protection fut aussi achevé le travail hagiographique de mère
Thaïs « Vies des saints de Russie », en 2 volumes, comprenant 460 hagiographies.
Ce travail est aujourd’hui bien connu en Russie, où il a été plusieurs fois
réédité.
C’est
aussi dans la typographie du monastère qu’était imprimée la revue « Vetchnoe »
(« L’Eternel »), consacrée à la tradition orthodoxe russe, qui parvenait
en Russie même à l’époque du rideau de fer. Ce travail était effectué par mère Anne.
Le
monastère compte aujourd’hui deux églises, celle de la Protection, dont les
murs se souviennent encore des premières habitantes du lieu, et la nouvelle
église de la Transfiguration. L’église de la Protection peut être considérée
d’ores et déjà comme un monument historique. Les icônes en ont été peintes par
sœur Jeanne Reitlinger, le plus grand iconographe de l’émigration russe. Fille
spirituelle du père Serge Boulgakov, elle rentra en 1955 en Russie, y
apportant l’esprit d’une orthodoxie libre, celui-là dont vit encore le monastère
de Bussy.
Cette
année à l’occasion du soixantième anniversaire du monastère, le fond Alexandre
Men de Riga a publié un livre qui lui est consacré. Outre un historique du
monastère on y trouve des photographies de gens qui ont été liés à la vie de
celui-ci, ainsi que des reproductions d’icônes et de fresques. Le livre porte
un titre audacieux : « Le christianisme est réalisable sur terre.
Histoire de la fondation et de la vie du monastère de la Protection de la
Très-sainte Vierge de Bussy en Othe ». Mais lorsqu’on apprend à connaître
la vie du monastère, on comprend qu’il ne s’agit pas que d’une figure de style.
Alexandra
Kareline, historienne d’art
Source :
NG Religions

