C’est à un thème délicat que ce volume exceptionnel de Contacts est consacré : l’Eglise
orthodoxe face à la Tradition juive. « Face à » n’implique nullement
l’opposition d’un « face-à-face » mais un regard tourné vers l’autre
et une écoute. Longtemps, les religions se sont opposées, puis se sont ignorées.
Il semble bien qu’aujourd’hui, elles commencent, christianisme et judaïsme
notamment, à dialoguer.
Une première spécificité marque cependant, comme un préalable
incontournable, le dialogue entre l’Eglise et la Synagogue de la façon la plus
tragique : les six millions de victimes de la Shoah. L’ampleur du mal
accompli nous interdit moralement d’être complices d’un antijudaïsme, voire un
antisémitisme, trop facilement entretenu, durant des siècles, dans les sociétés
chrétiennes. Le patriarche œcuménique Bartholomée l’a bien compris lors de sa
visite du mémorial de l’Holocauste à Washington en 1997, comme il l’a exprimé
dans l’allocution que nous reproduisons. Deuxième spécificité : la
proximité généalogique entre le
premier Israël et le second – ainsi que l’Eglise se définit. Comme l’Apôtre
le souligne à propos du mystère du salut, la barrière qui opposait Israël et
les nations s’est trouvée renversée dans le Christ : « Dans sa chair,
il a détruit le mur de séparation […]. Il a voulu ainsi, à partir du Juif et du
païen, créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et les
réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps au moyen de la
Croix » (Eph 2, 14-16).
Dans
l’Eglise d’Orient, il existe une unité profonde avec le premier Israël, celui
d’Abraham, d’Isaac et de Jacob et des Prophètes, dont le rejeton éminent est la
sainte Vierge Marie, celle-là même qui était appelée à devenir librement la
Mère de Dieu. De nombreuses fêtes sont consacrées aux saints prophètes et même
aux saints Maccabées, martyrs du vrai Dieu face aux païens. Sandrine Caneri
souligne cette proximité dans son remarquable article sur les sources juives de
la Liturgie. Elle nous aide à réaliser l’ampleur de l’héritage dont nous sommes
redevables à la Tradition juive.
Comme
Paul Ladouceur le rappelle, le P. Lev Gillet, grand théologien du 20e
siècle, s’est beaucoup engagé dans le dialogue entre Juifs et chrétiens, et a
mis en lumière les racines juives de la doctrine chrétienne. En témoigne son
livre remarquable et toujours actuel, Communion in the Messiah, paru à
Londres en 1942 et réédité en 1999 et en 2003, dont la parution en français
tarde à venir. Contacts propose ici une
traduction française du chapitre III de cet ouvrage. Intitulé « Judaïsme
et foi chrétienne », il nous offre une réflexion dense et synthétique sur
les principales questions du dialogue théologique entre les deux traditions, et
souligne aussi le noyau juif de la doctrine chrétienne, qui marque celle-ci
dans son identité profonde, loin de se réduire à un vestige du passé.
Pour
permettre un dialogue de fond, il est évident que des relations fraternelles
doivent peu à peu s’instaurer entre les chrétiens et ceux qui s’en tiennent à
la Première Alliance sans recevoir Jésus comme le Messie. On mesure le
« mur de séparation » édifié de part et d’autre depuis des siècles à relire
la Didascalie des douze apôtres, un texte de l’Orient chrétien du 3e
siècle. Celui-ci exhorte les chrétiens non seulement à prier pour les Juifs
mais à les appeler frères :
« Vous jeûnerez pour nos frères [les Juifs] qui n'ont pas obéi ;
quand bien même ils nous haïraient, nous sommes obligés de les appeler frères (cf. Is
66,5). »
La
question de l’existence d’un antisémitisme chrétien, nullement normatif mais
historiquement attesté comme un oripeau du Vieil homme (qui témoigne contre son
Maître en croyant prendre sa défense), doit être posée avec courage et honnêteté,
sans verser dans l’autoflagellation ni dans le triomphalisme, selon que l’on
retienne les figures ténébreuses ou lumineuses des bourreaux ou des héros,
acteurs d’une histoire douloureuse. C’est ce travail de purification de la
mémoire qu’ont tenté d’esquisser, pour l’Orthodoxie de tradition hellène,
Stavros Zouboulakis et Athanase Papathanassiou dans un dialogue écrit, récemment
paru dans la revue théologique grecque Synaxi
et présenté ici en français. Sans doute le problème de l’hymnographie à
tonalité antijudaïque des offices byzantins de la Semaine sainte n’est-il pas
abordé à sa juste mesure. Il est un peu facile de s’en remettre au prochain
grand concile panorthodoxe pour éluder la question de la révision de textes
polémiques que l’on ne peut plus lire ni chanter innocemment après Auschwitz. Cependant,
malgré des contre-témoignages récurrents d’antisémitisme, parfois même de la
part de certains pasteurs, la conscience ecclésiale a pu se focaliser et
s’exprimer chez de simples serviteurs de l’Evangile, clercs ou laïcs. Durant la
Deuxième Guerre mondiale, la protestation officielle de l’archevêque d’Athènes
Damaskinos en février 1943 contre les persécutions allemandes anti-juives
contribua sûrement au sauvetage de quelque 10.000 personnes sur une communauté
d’environ 60.000 âmes. Précisons d’ailleurs
que, depuis 2004, le Parlement grec a fixé le 27 janvier comme Journée
nationale consacrée à la mémoire des héros et des victimes de la Shoah en Grèce.
Pour
l’Orthodoxie slave, dont l’histoire a été tristement marquée, comme on le sait,
notamment par les pogroms commis en Ukraine au 19e siècle, l’ouvrage
d’Alexandre Soljenitsyne tente d’apporter des éléments d’explication
historiques et un bilan lucide. Sœur Cécile Rastoin et le P. Jean Roberti
offrent ici leurs lectures respectives de cette étude de fond du grand écrivain
russe.
Si
la révolution russe a pu occasionner une certaine recrudescence de
l’antisémitisme dans des cercles de Russes blancs, comme le P. Serge Boulgakov
le regrettait dans une étude célèbre, le groupe des nouveaux saints de
l’émigration russe à Paris, récemment canonisés par le patriarcat de
Constantinople, nous offre un magnifique contre-exemple. Grégoire Benevitch,
dans son étude sur « Le sauvetage
des Juifs : le cas de Mère Marie », réfléchit aux motivations
profondes de celle qui, faisant preuve d’une abnégation totale, avait choisi
d’aider les Juifs pourchassés qui venaient chercher un asile au centre de la
rue Lourmel à Paris, également desservi par le saint pasteur Dimitri Klépinine.
La compassion active de sainte Marie envers les Juifs ne venait pas seulement
de sa sollicitude envers les persécutés : elle avait compris que le
problème de la relation entre les chrétiens et les Juifs ne peut être résolu du
côté chrétien que par un amour sacrificiel.
Enfin,
Gary Vachicouras nous offre une synthèse éclairante sur le dialogue officiel mené
par l’Eglise orthodoxe avec le judaïsme depuis trente ans déjà, et qui,
timidement, voit s’instaurer peu à peu des relations de confiance et de respect.
Une association de rencontre comme l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, fondée
en 1947 par Jules Isaac, Edmond Fleg et Jean Daniélou, à laquelle participent des
chrétiens orthodoxes, doit aussi être saluée pour sa contribution patiente au
tissage de liens d’amitié et de compréhension mutuelle. Sans doute revient-il à
chacun de nous de poursuivre cet effort en vue d’une meilleure connaissance de
la Tradition juive, conscients que, comme le dit saint Paul, ce n’est pas nous
qui portons la racine mais la racine qui nous porte (Rm 11,18).

