Que l’Amérique contemporaine plaise ou non aux
chrétiens d’aujourd’hui, il n’en reste pas moins qu’elle est sans doute le
dernier Etat de tradition chrétienne comparable par son influence sur la
politique mondiale avec l’Empire romain. La passion énigmatique qui anime
aujourd’hui l’islam, la croissance précipitée de la communauté musulmane en
Europe occidentale, l’influence géopolitique toujours plus grande de la Chine
et de l’Inde, qui selon les pronostics des analystes occuperont une position
dominante dès la première moitié du XXIe siècle…, tout laisse à penser que nous
sommes les témoins des débuts d’une nouvelle époque, dans laquelle les
chrétiens pourraient devenir minoritaires et perdre la possibilité d’exercer
une influence culturelle et politique à l’échelle du monde. Comment existera
l’Eglise dans ces conditions historiques nouvelles ? Cela ne dépend pas
seulement des circonstances historiques, mais aussi de la capacité du
christianisme lui-même de se trouver dans de nouvelles circonstances, de la
mesure dans laquelle nous saurons nous libérer des maladies qui défigurent
l’être historique de l’Eglise. Chaque Eglise aujourd’hui connaît ses propres
tentations. Les pays de tradition protestante ont été recouverts par une forte
vague de sécularisme. Aux Etats-Unis et dans d’autres pays occidentaux se
déchaînent les scandales liés au mode de vie indigne du clergé catholique. Le
problème auquel fait face, selon nous, l’Eglise orthodoxe est la nécessité de
surmonter trois tentations ou trois défis : le nationalisme, le formalisme
religieux et le confessionalisme.
1. La tentation du nationalisme
L’Eglise orthodoxe aujourd’hui, c’est quatorze Eglises
autocéphales. Du point de vue de la doctrine orthodoxe, elles constituent
l’unique Eglise de Christ, dont les membres sont unis par la foi et la
« communion dans la prière et dans l’eucharistie ». Par ailleurs,
chacune de ces Eglises est pleinement indépendante dans son administration et
dans les affaires pastorales. Les orthodoxes n’ont pas de hiérarque dont le
service soit analogue à celui du pape de Rome dans l’Eglise catholique. L’unité
de l’Eglise, selon les orthodoxes, doit plutôt se manifester par l’unité de la
hiérarchie, qu’être artificiellement créée au moyen de la centralisation de
l’organisation ecclésiale ou du pouvoir personnel du chef de l’Eglise.
En même temps, ce système décentralisé d’Eglises
indépendantes ou autocéphales traverse actuellement une sorte de crise, qui est
une crise de l’universalisme, dans laquelle l’identité religieuse commune cède
le pas devant les identités particulières nationales ou régionales. D’un point
de vue dogmatique, ni au niveau de la hiérarchie, ni au niveau de la conscience
de masse, l’unité de l’Eglise orthodoxe n’est pas contestée. Néanmoins, au
niveau de la pratique ecclésiale, on introduit souvent au sein de l’Eglise
orthodoxe une distinction entre l’Eglise que l’on considère comme
« sienne » et « les autres ». Et vis-à-vis de ces Eglises
« autres », « étrangères » on adopte souvent une attitude
distante et soupçonneuse. Ainsi, pour la conscience de masse des fidèles de
Russie, les Eglises ressenties comme « siennes » sont l’Eglise de
Serbie, et dans une moindre mesure celle de Grèce, avec à sa tête l’archevêque
Christodoulos, un anti-occidentaliste convaincu. En revanche, les Eglises
orthodoxes en Géorgie, en Roumanie ou encore celles des pays occidentaux, où
les orthodoxes sont en majorité dans l’obédience du Patriarcat de
Constantinople, « pro-occidental », ne paraissent pas tout à fait
«siennes».
Ainsi l’Eglise devient un « facteur
civilisationnel », un instrument pour accentuer la ligne de partage des
eaux qui sépare l’Est et l’Ouest. Les Eglises s’enferment dans leurs mondes
nationaux, régionaux ou « civilisationnels » respectifs. L’idéal
religieux de l’unité divino-humaine laisse la place à l’idéal séculier de
l’unité de la nation, de l’Etat, d’un empire ou d’une civilisation. La
conscience ecclésiale se sécularise. Une Eglise commence à s’opposer à une
autre en vertu de ses « intérêts stratégiques » particuliers ou
plutôt des intérêts géopolitiques des Etats dans les frontières desquelles elle
est située. Les hiérarques continuent à commémorer les noms de leurs confrères
au moment de la célébration de l’eucharistie, ils procèdent à des échanges
épistolaires et se rendent en visite les uns chez les autres, mais pour un
observateur extérieur tout cela rappelle davantage les relations diplomatiques
entre des chefs d’Etats étrangers, que les liens de primats d’une seule et même
Eglise située dans des régions différentes, ce que sont à proprement parler les
chefs des Eglises locales.
Dans cette situation un véritable problème est posé
par la procédure de création de nouvelles Eglises autocéphales. L’expérience de
la division en Ukraine, au Monténégro, en Macédoine où existent des
autocéphalies autoproclamées oblige à parler non seulement de crise canonique,
mais d’une crise générale de l’Eglise. Le malheur n’est même pas tant que ces
Eglises autoproclamées se retrouvent dans l’isolement canonique, mais que
l’orthodoxie contemporaine se montre depuis des décennies incapable de résoudre
le problème de la procédure à suivre lors de l’octroi d’une nouvelle autocéphalie.
Qu’est-ce qui l’empêche de le faire ? C’est d’abord la désunion de fait
que l’on observe dans le monde orthodoxe, qui empêche les Eglises orthodoxes
d’élaborer un mécanisme canonique pour l’octroi de l’autocéphalie et de
l’adopter lors d’un concile panorthodoxe. Ensuite, tant les partisans que les
adversaires des nouvelles autocéphalies justifient souvent leurs positions par
des intérêts nationaux : par l’idée d’un particularisme ethnique ou de
l’unité impériale slave, par les intérêts de l’Etat-nation ou de l’hellénisme,
de la civilisation russe, de la grande Serbie...
L’Eglise peut et doit être un des principaux
facteurs constitutifs des civilisations, peut et doit éclairer la vie
nationale, lui conférer un sens supérieur, tout en préservant avec soin ses
traditions et son unité. Mais elle doit en même temps rester elle-même et ne
pas se laisser transformer en une organisation instrumentalisée par l’Etat dans
le domaine de l’idéologie ou de la morale commune. Les relations de partenariat
avec l’Etat sont extrêmement importantes pour l’Eglise. Mais non moins
important pour elle est de rester un acteur à part entière, de ne pas perdre
dans les bras de l’Etat son indépendance. Comment y parvenir ? Comment
préserver cette indépendance de l’Eglise quand les frontières du territoire
ecclésial coïncident avec celles de l’Etat national ? Au siècle passé, un
des hiérarques les plus influents de l’Eglise orthodoxe de Russie, le
métropolite Nikodime Rotov a élu la ligne d’une coopération étroite avec l’Eglise
catholique afin d’obtenir le maximum de liberté dans les conditions d’un Etat
athée. Cette ligne reste actuelle aujourd’hui, mais non moins important est le
renforcement de l’unité du monde orthodoxe par la création de mécanismes de
coopération inter-orthodoxe (il faudrait dire plutôt inter-juridictionnelle).
Le monde orthodoxe est aujourd’hui divisé psychologiquement et culturellement
en deux grandes familles : la famille « slave » et la famille
« grecque ». En même temps la dynamique de la croissance des
communautés orthodoxes en Amérique montre que l’Eglise qui connaît le plus de
succès dans son témoignage est celle qui s’est montrée la moins
nationale : l’Eglise d’Antioche. Cela montre que l’avenir de l’orthodoxie
n’est ni « grec » ni « slave », mais universel. L’avenir
appartient à une Eglise pour laquelle les valeurs de l’universalisme chrétien
sont supérieures aux valeurs nationales.
2. La tentation du formalisme religieux
Pour une religion qui affirme comme un de ses
principaux postulats que le Verbe s’est fait chair (que Dieu s’est fait homme),
la forme ne peut être quelque chose de fortuit. La forme n’est pas fortuite,
mais constitue la manifestation organique d’un contenu intérieur. Cet axiome a
un sens particulièrement important pour la conscience chrétienne, qui accorde
un grand prix à la valeur de la corporéité. Néanmoins, ceux qui ont lu le
Nouveau Testament et ont prêté attention à la critique radical et sans
compromis que le Christ fait du formalisme des pharisiens, voient souvent avec
étonnement qu’au sein même de l’Eglise actuelle existe une mouvement puissant
dont la nature ne peut-être décrite autrement que comme un nouveau pharisaïsme.
Le sabbat est pour l’homme et non l’homme pour le
sabbat, disait le Christ, qui est venu non pour détruire la loi, mais pour
l’accomplir. Mais ces mots du Christ ne semblent pas être entendus par ceux qui
voient dans le christianisme un nouveau code de règles et d’interdits, plus
perfectionné que celui de l’Ancien Testament. La transformation en dogme de la
question du calendrier, l’exigence d’un respect scrupuleux de tous les canons,
y compris ceux qui ont perdu toute actualité, le refus de toute créativité
liturgique, la tentative d’imposer aux laïcs une spiritualité foncièrement
monastique…Voilà quelques uns des traits de cette nouvelle vision du monde
« vétérotestamentaire », qui, en toute sincérité, ne comprend pas que
Dieu préfère la « miséricorde », c’est à dire une relation d’amour
vivant, au « sacrifice », c'est-à-dire au respect de règles
rituelles. Mère Marie Skobtsov, qui est morte dans un camp de concentration en
Allemagne le 31 mars 1945, un Vendredi saint, appelait cette forme de piété
« culte de la rubrique ». Comment choisir correctement sa croix de
baptême, comment allumer correctement un cierge pour un vivant ou pour un
défunt, comment jeûner correctement… Aussi étonnant que cela puisse paraître,
telles sont les questions de caractère « techniques » qu’on entend le
plus souvent dans nos églises. En même temps il arrive souvent qu’on ne pose
pas la question essentielle : qui est le Dieu de la Révélation
chrétienne ? Et cela se comprend. Un Dieu qui laisse l’homme libre, qui
aime, mais ne contraint pas à aimer, est une authentique épreuve pour la
conscience humaine. Pour dire la vérité, le fardeau de la liberté paraît
toujours une charge insupportable à l’homme. Il est beaucoup plus facile de
l’oublier, d’échapper aux relations personnelles et à la responsabilité
personnelle en se dissimulant derrière une autorité religieuse et un ensemble
de règles. Il n’est pas étonnant que le « culte de la rubrique », le
formalisme, le ritualisme soient aussi populaires là où pendant des décennies a
régné l’absence de liberté. « Nous voyons actuellement dans le monde
entier une soif de directives déterminées et concrètes : comment croire,
pourquoi lutter, comment se conduire, quoi dire, quoi penser », écrit mère
Marie. « Nous voyons que le monde a soif de chefs investis d’autorité,
conduisant à leur suite une masse de fidèles. Nous connaissons la plus terrible
de toutes les dictatures qui ont jamais existé : la dictature de l’idée.
Un centre infaillible, par exemple le parti ou le guide, ordonne de penser ou
d’agir d’une certaine façon, et l’homme, croyant à l’infaillibilité de la
consigne, reconstruit avec une facilité merveilleuse et étonnante son monde
intérieur en conformité avec elle. Nous observons l’existence de philosophies
et de visions du monde imposées par l’Etat. Si nous admettons qu’où que soit
l’Eglise devienne sinon protégée, du moins tolérée et qu’y viennent de nouveaux
responsables habitués dès l’enfance aux consignes obligatoires, alors « le
culte de la rubrique » leur enseignera immédiatement quelle voie ils
doivent suivre, où les doutes sont les moindres, où les directives sont les
plus précises et règlementent le plus complètement l’ensemble de la vie
humaine, où, enfin, tout le chaos de l’âme humaine est dominé et enfermé
dans des cases déterminées » [« Les différents types de vie
religieuse », 1937, une traduction française de ce texte a été publiée
dans le Messager orthodoxe n°132 (1998-99) NdT] .
3. La tentation du confessionalisme
Le XX siècle a fait découvrir l’orthodoxie à
l’Occident. A leur tour, de nombreux orthodoxes ont fait la découverte de
l’Occident chrétien, et ont pu se persuader que la tradition occidentale était
plus diverse, plus profonde et plus complexe que les représentations
schématiques qu’on pouvait en trouver dans les livres. L’orthodoxie a fait la
découverte de l’Occident… et s’est divisée psychologiquement et parfois
canoniquement. Beaucoup d’orthodoxes ont considéré le dialogue comme un
impératif d’amour chrétien et comme un moyen d’enrichir leur propre tradition.
Mais il s’en est trouvé aussi qui ont identifié la notion d’Eglise avec celle
de « confession » et qui ont vu dans le dialogue avec l’Occident une
menace à l’être historique de l’orthodoxie. Avec l’introduction du nouveau
calendrier (grégorien) dans l’Eglise grecque, puis dans d’autres Eglises orthodoxes,
sont apparues des Eglises alternatives « vraies orthodoxes ».
Ainsi la conscience orthodoxe s’est trouvée confrontée à un premier défi, lié
au dialogue avec l’Occident : la menace d’une scission interne. En outre,
pour des raisons historiques ou culturelles, certaines Eglises se sont senties
plus proches de l’Occident, d’autres plus éloignées. Par exemple, dans l’Eglise orthodoxe de Russie, la plus nombreuse, qui a vécu à l’époque soviétique dans
un régime de privation de liberté, c’est la hiérarchie qui pour l’essentiel a
pris part au dialogue œcuménique. Le peuple orthodoxe, qui a toujours en Russie
eu tendance au conservatisme, voyait, lui, avec une certaine suspicion les
contacts interconfessionnels. La même « prudence » (pour ne pas dire
méfiance) de la piété populaire envers l’Occident est aussi caractéristique de
la Serbie, ainsi que de l’Eglise de Grèce.
D’un autre côté, les patriarcats de Constantinople
et d’Antioche, ainsi que les Eglises de Roumanie et d’Amérique sont impliquées
d’une manière beaucoup plus intense dans le dialogue oecuménique. Il y a là
encore un défi pour l’Eglise orthodoxe. Pour pouvoir participer avec profit au
dialogue œcuménique, les Eglises locales doivent élaborer conjointement une
position ecclésiale commune dans le domaine de l’œcuménisme. Le troisième défi
est celui de l’identité théologique et ecclésiale. Comment enrichir notre
théologie et notre vie ecclésiale par l’expérience de l’Occident chrétien et
rester orthodoxe dans la manière de vivre et de penser ? Comment
assimiler l’expérience d’une autre Eglise et d’une autre pensée théologique,
sans trahir sa propre tradition ? Comment, enfin, enrichir l’Occident
grâce au dialogue œcuménique, et porter un digne témoignage concernant les
trésors de la tradition dogmatique, ascétique et liturgique de l’Orient
orthodoxe ? Cette tâche n’est ni politique ni diplomatique, mais
authentiquement religieuse. Pour relever ces trois défis (dont le principal est
sans conteste le dernier), l’Eglise orthodoxe a besoin aujourd’hui d’accomplir
un travail théologique intense. Il n’y pas en la matière de réponses toute
faites, pas de formules dogmatiques déjà élaborées, mais tout cela peut se
faire jour si les forces de l’Eglise ne sont pas dépensées dans la poursuite de
buts séculaires utopiques, comme, par exemple, la création d’une
« civilisation sui generis » ou d’un « Etat orthodoxe »),
mais employées à des tâches authentiquement chrétiennes.
A l’âge du postmodernisme, quand la conscience
humaine soumet toute chose au doute le plus radical, l’Eglise dispose d’un
moyen sûr de convaincre ses contemporains de ce qu’elle est authentiquement
l’Eglise de Dieu, et de les étonner. D’un point de vue historique, toutes les
faiblesses de l’Eglise comme organisme social sont aisément explicables. Mais
pour étonner l’homme contemporain, l’Eglise doit surmonter ses tentations
historiques, elle doit ressembler dans une plus grande mesure encore à cette
merveilleuse Personne divine qui est devenue Homme pour que l’homme puisse
avoir la possibilité de devenir dieu.
Source : Zerkalo nedeli

