Jacques Lison, L’Esprit répandu. La pneumatologie de Grégoire Palamas, Paris, Cerf, 1993, 305 p. (Patrimoines).
Cette étude, qui fut présentée comme dissertation doctorale à l’Université catholique de Louvain en 1991, est celle d’un dominicain qui, dans la ligne de son directeur de recherche, le Père A. De Halleux, veut aborder Grégoire Palamas avec sympathie, et ainsi apporter sa pierre au dialogue œcuménique avec l’Orient chrétien, considérant le docteur hésychaste comme le théologien le plus important à prendre en compte dans ce cadre puisqu’il est aussi celui à propos duquel les oppositions sont les plus vives.
Les deux conceptions occidentale et orientale s’affrontant notamment sur la question de l’expérience du Saint-Esprit, autrement dit de la grâce, l’étude de la pneumatologie palamite a paru à l’auteur correspondre le mieux à son projet. Il étudie ainsi successivement l’économie, le don et l’expérience de l’Esprit.
La première partie fait apparaître que l’économie de l’Esprit est très liée à celle du Fils, en particulier dans l’Incarnation, le baptême du Christ, la Transfiguration, la Pentecôte.
La deuxième partie définit d’abord le rapport de l’Esprit à Ses énergies dans le don qui en est fait aux fidèles, examine ensuite la question des rapports de l’économie de l’Esprit et de Son énergie avec l’œuvre des deux autres Hypostases trinitaires, puis s’arrête aux problèmes posés par la distinction de l’essence et des énergies et par la nature de celles ci, et enfin analyse la doctrine palamite de la participation.
La troisième partie traite dans un premier chapitre de la vie sacramentelle, de l’ascèse, des vertus et de la prière, puis de l’union à Dieu, de l’adoption et de la déification, et dans un second chapitre des effets de la déification par l’Esprit (connaissance, expérience de l’Esprit, vision de la lumière, participation du corps à la grâce, diffusion « verticale » et « horizontale » de la grâce).
Ce sommaire fait apparaître que l’auteur a voulu examiner la pneumatologie de saint Grégoire dans toutes ses dimensions.
Il y avait cependant dans cette entreprise un risque : celui de mettre en avant le rôle d’une personne de la Trinité au détriment des deux autres; mais il faut rendre justice à J. Lison d’avoir bien conscience de ce danger et de tâcher fréquemment de rétablir l’équilibre.
Ce travail constitue sans aucun doute une contribution majeure à l’étude de la pensée de saint Grégoire Palamas. Dans le détail l’auteur présente de nombreux aperçus qui retiennent l’attention. On notera, entre autre, qu’il refuse, à juste titre, à la suite de Sinckewicz, de voir une influence augustinienne dans le passage bien connu où saint Grégoire dit que « l’Esprit du Verbe suprême est comme un désir ardent — l’éros — indicible du Père pour le Fils engendré indiciblement », et en conséquence de l’interpréter dans le sens de la théologie latine (p. 88 89) (c’est à tort cependant qu’il range Mgr Amphilohije Radović parmi les théologiens orthodoxes qui ont admis une telle influence).
D’un point de vue général, on pourra faire à l’auteur le reproche de sous évaluer dans son étude le contenu théologique des deux Traités apodictiques et secondairement du Contre Beccos, œuvres qu’il ne cite pratiquement pas. Il est évidemment libre de considérer comme secondaire le détail de l’argumentation anti latine de Grégoire contre le « Filioque » (p. 95), mais il a le tort de négliger le fait que le docteur hésychaste explicite à cette occasion avec une grande profondeur et une remarquable subtilité la doctrine orthodoxe de la procession du Saint-Esprit, en prolongeant notamment, dans le cadre d’une conception plus élaborée de la distinction de l’essence et des énergies divines, les intuitions de saint Grégoire de Chypre. Ce développement a évidemment une incidence importante sur la pneumatologie, et même, selon de nombreux commentateurs orthodoxes, sur l’ensemble de la doctrine spirituelle de Grégoire. L’auteur est bien conscient de cette sous-évaluation et éprouve à plusieurs reprises le besoin de s’en excuser. On comprend bien sa volonté d’éviter le plus possible la dimension polémique de l’oeuvre de Palamas afin de ne pas ranimer des querelles stériles, et d’aborder sa pensée sous un angle qui évite les réactions d’hostilité et favorise le dialogue. Mais ce parti-pris d’omission, outre ce qu’il peut avoir de contestable dans le cadre d’une méthodologie qui se veut scientifique, risque de contribuer aussi peu à résoudre les problèmes théologiques en suspens que le non-dit à améliorer des relations familiales perturbées...
Dans le détail, on se montrera réservé sur l’affirmation de l’auteur, répétée de multiples fois, que Grégoire admet l’éventualité d’une « grâce créée » (pp. 117 121, 131 132, 199, 276): cette affirmation risque de prêter à confusion et de donner l’illusion d’une convergence entre les positions des uns et des autres, alors que ce que Grégoire a en vue dans les passages cités en référence concerne des sens particuliers et marginaux du mot « grâce » (qu’il prend justement bien soin de distinguer de la « grâce incréée et déificatrice »), et est très différent de ce que la doctrine thomiste a mis sous cette expression (le thomiste excluant d’ailleurs de son côté radicalement, il ne faudrait pas l’oublier, la conception orthodoxe de la déification de l’homme par la grâce incréée).
On regrettera que l’auteur (dont la bibliographie est du reste, sauf pour les auteurs anciens, bien fournie) n’ait pas eu connaissance de l’importante étude de J. S. Romanidis (Notes on the Palamite Controversy and Related Topics) qui lui aurait notamment permis de nuancer sa vision du rôle reconnu par le docteur hésychaste au Saint-Esprit dans l’Ancienne Alliance et d’éviter une affirmation aussi abrupte et inexacte que celle-ci : « Les patriarches [ ... ] furent privés de l’Esprit » (p. 23). On peut déplorer aussi l’absence de référence au Plato christianus de E. von Ivanka qui consacre d’importants chapitres à la doctrine de Grégoire Palamas et pose, d’un point de vue occidental, quelques questions cruciales (concernant en particulier la nature de la distinction de l’essence et des énergies divines) auxquelles on aurait aimé voir l’auteur répondre du point de vue palamite.
Ces quelques réserves n’enlèvent cependant rien au mérite de cette étude complète et approfondie, caractérisée par une grande rigueur et par une très remarquable honnêteté intellectuelle, due en particulier au souci constant de l’auteur d’étudier la pensée de Grégoire Palamas en la situant dans son milieu et dans sa cohérence propres.
Après avoir lu ce livre, on espère que les théologiens catholiques qui en doutaient encore seront convaincus que la pensée de Grégoire Palamas se situe dans la ligne de celle des Pères grecs qui l’ont précédé, et que sa conception des énergies incréées en particulier « semble s’intégrer naturellement dans les grands thèmes théologiques, sotériologiques et mystiques qui l’avaient suscitée et qu’elle voulait défendre » (p. 279), J. Lison, s’étant largement attaché à le montrer. Mais on admettra sans doute plus difficilement de part et d’autre la conclusion, un peu légère, de l’auteur qu’entre la conception occidentale de la grâce créée et celle orientale de la grâce incréée, il n’y a qu’une différence de « sensibilité » (pp. 16, 96), ou que sur la question de la procession du Saint-Esprit on a affaire à la même foi selon des visions et des traditions théologiques dont la différence contribue à la catholicité (p. 279), même s’il est vrai, comme le souligne l’auteur à la suite de son maître le Père A. de Halleux dont il partage ici les perspectives, que « les principes de la scolastique occidentale [ne sauraient être] confondus avec le dogme catholique » (p. 11). Il ne fait en tout cas pas de doute que cet ouvrage permettra à bien des lecteurs occidentaux de mieux connaître l’un des plus grands théologiens de l’Orient chrétien, que J. Lison réussira à leur faire partager la sympathie qu’il éprouve à son égard, et que le dialogue entre les théologies occidentale et orientale s’en trouvera, sur les questions abordées, relancé sur des bases nouvelles et plus iréniques.
Les orthodoxes ne peuvent que se réjouir de la publication de cette étude: elle rompt avec la tonalité hostile qui, jusqu’à une date récente, a souvent marqué les études consacrées à saint Grégoire Palamas par les théologiens catholiques (on peut pourtant se demander si l’auteur a judicieusement choisi son préfacier qui reprend, quoique en douceur, la panoplie classique des arguments anti-palamites, refusant à Grégoire la même importance et la même autorité que les autres Pères [p. VI], insinuant qu’il y aurait un décalage entre sa pensée et la leur [ibid.], parlant péjorativement d’une « scolastique palamiste » [p. VII], et réitérant la vieille et peu sérieuse accusation de messalianisme [pp. IX, X]) ; en revanche elle prolonge avec bonheur les approches du cardinal Charles Journet (« Palamisme et thomisme », Revue thomiste, t. 60, 1960, p. 42,9 452) et surtout du regretté Père André de Halleux (« Palamisme et Scolastique. Exclusivisme dogmatique ou pluriformité théologique? », Revue théologique de Louvain, 4, 1973, pp. 409 442; (« Palamisme et tradition », Irénikon, 48, 1975, pp. 479 493).
Jean-Claude Larchet

