Dans un article intitulé "Orthodoxe et français" et publié dans le quotidien La Croix du 6 mai dernier, que nous reproduisons ci-dessous, Michel Stavrou, professeur à l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge (Paris), mentionne le développement de célébrations liturgiques en français comme une mesure indispensable à l'inculturation de l'orthodoxie et souligne combien la communauté orthodoxe en France enrichit la vie nationale de ce pays.
Orthodoxe et français
Les grandes échéances électorales offrent l’occasion de réfléchir à la place de la communauté orthodoxe en France, fondamentalement exogène et pourtant enracinée dans ce pays de grand accueil depuis quatre générations. Nul plan concerté, certes, à l’origine de ces vagues successives : des Russes fuyant la révolution de 1917, des Grecs d’Asie Mineure chassés de Turquie en 1923, et des migrations économiques jusqu’à la récente venue de milliers de Roumains et d’ex-Soviétiques ces dernières années.
Avec ses quelques 300.000 baptisés (dont sans doute à peine 10 % sont
pratiquants réguliers) et ses 200 paroisses et communautés monastiques,
l’Eglise orthodoxe se répartit sur tout le sol français. Elle constitue
une réalité une dans la foi et les sacrements, et plurielle dans son
organisation, chaque diocèse incarnant une tradition ethnique
d’origine. Au-delà de cette diversité qui est à la fois une richesse et
une faiblesse se pose ici la question de l’acculturation de
l’orthodoxie. Le hiatus est tel entre la vie quotidienne et une
liturgie célébrée dans les langues d’origine, que l’intégration a
souvent entraîné chez nombre de fidèles l’abandon de l’orthodoxie.
C’est pourquoi il importait de favoriser le français : bien avant les
réformes de Vatican II, la première liturgie orthodoxe en notre langue
eut lieu le 11 novembre 1927 à l’Institut Saint-Serge, fondé deux ans
plus tôt à Paris par le métropolite Euloge (+1946). Ce grand pasteur de
l’orthodoxie russe en exil s’en explique dans ses passionnants
Mémoires, publiés récemment en français par les Presses Saint-Serge : «
Il fallait envisager l’avenir : même si la langue russe se perdait, on
devait essayer de sauver la foi orthodoxe et de la communiquer à ces
Russes francisés. Je ne voulais pas faire de la propagande orthodoxe
parmi les Français, je pensais plutôt à nos enfants russes
dénationalisés. » Ces « dénationalisés » russes ou autres sont devenus
français tandis que d’autres arrivent entretemps. Quelques Français de
souche, qui ont rejoint la communion orthodoxe, contribuent aussi à cet
ancrage d’une Eglise certes modeste mais confessante.
Désormais l’identité orthodoxe en France n’est plus marginale ; par ses
membres et ses activités, et de concert avec les autres traditions
chrétiennes, l’orthodoxie enrichit la vie nationale. En témoignent des
personnalités aussi diverses que les historiennes Hélène Carrère
d’Encausse et Hélène Ahrweiler, ou encore Henri Troyat (récemment
disparu) et même Nikos Aliagas ! Le métropolite Emmanuel, qui préside
l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, l’a récemment souligné :
« L’orthodoxie en France ne se conçoit plus comme une diaspora mais
plutôt comme une Eglise locale en devenir […] qui, dans le respect des
traditions et des juridictions existantes, cherche à témoigner du
Christ, au cœur de la société contemporaine, de la manière la plus
actuelle possible. »

