La XVIIe conférence internationale intitulée
« Catholicité chrétienne et solidarité sociale » s’est ouverte le 16
août dans la salle des conférences de l’Académie de l’éducation de Russie. Une
conférence consacrée aux problèmes actuels de l’Eglise et de la société sest organisée chaque année par l’Institut chrétien orthodoxe Saint Philarète (SFI) et
par la fédération des fraternités orthodoxes de la Transfiguration. La
catholicité chrétienne est-elle un idéal ou une réalité ? Quelles sont ses
manifestations en Russie et dans les autres pays au cours de l’histoire et
aujourd’hui ? Ces questions ont été débattues par les participants à la
conférence, venus de Russie, des pays de la CEI et d’autres pays du monde. En
inaugurant la conférence le prêtre George Kotchetkov, recteur du SFI, a proposé
de parler ouvertement des problèmes de la vie de l’Eglise d’aujourd’hui, de
« ne pas craindre d’appuyer sur les points douloureux ».
Le premier exposé a d’emblée conféré à la réunion un ton
polémique : il était consacré justement à un de ces « points
douloureux » : l’archiprêtre Paul Adelheim (Pskov), dans une
réflexion sur les « métamorphoses de la tradition de l’Eglise », a
centré son propos sur le rôle de l’évêque dans l’Eglise orthodoxe de Russie
(EOR) aujourd’hui, ainsi que sur la situation du clergé diocésain. Selon le
père Paul, spécialiste du droit ecclésiastique, de nos jours, au mépris de tous
les canons, « l’évêque s’est transformé en un potentat ». Il jouit
d’un statut d’entière immunité, n’est soumis à aucune responsabilité ni
judiciaire, ni administrative, ni autre,... « son pouvoir administratif
s’appuie sur la force et ne connaît pas de limite à l’intérieur du
diocèse ». En même temps les statuts de l’EOR ne prévoient aucune défense
des membres du clergé face au pouvoir de l’évêque, ce qui, estime le père Paul,
« brise leurs destinées et compromet l’autorité de l’Eglise ».
Pour illustrer son propos le père Paul a choisit
d’analyser l’affaire qui a conduit à la réduction à l’état laïc de
l’archiprêtre Jānis Kalniņš en Lettonie. Selon le père Paul, ce jugement qui
enfreint 15 règles apostoliques, 4 articles des statuts de l’EOR et 30 articles
du « Statut provisoire des tribunaux diocésains », permet de parler
d’un véritable lynchage. En conclusion le père Paul a appelé à ne pas se
résigner à une situation où « la transgression des normes ecclésiales
devient la norme de la vie de l’Eglise », tandis que « on craint le
pouvoir de l’évêque plus encore qu’on ne craint Dieu ».
L’exposé du père Paul donna lieu à une vive polémique.
L’archiprêtre Vsevolod Tchapline, vice-président du Département des Relations
Extérieurs de l’Eglise du Patriarcat de Moscou affirma que « la
concentration de la plénitude de l’autorité ecclésiale entre les mains de
l’évêque » ne lui inspirait aucune inquiétude. Dans l’exposé du père Paul
le père Vsevolod a perçu un appel à « introduire dans l’Eglise les normes
du droit civil », « la séparation des pouvoirs », de
« transférer tout le pouvoir aux laïcs », ce qui est « une idée
non ecclésiale », une menace « de sécularisation de l’Eglise ».
Le père Paul a répondu qu’il n’était absolument pas partisan du transfert de
toute l’autorité aux laïcs, mais qu’il appelle à un retour aux décisions du
Concile Local de 1917-1918 concernant les tribunaux ecclésiastiques, ainsi qu’au
respect des statuts en vigueur de l’EOR non seulement de la part des laïcs et
des clercs, mais aussi de la part des évêques.
Poursuivant son idée concernant le caractère inadmissible
de la domination des principes civils au sein de l’Eglise, le père Vsevolod a
présenté un exposé intitulé « Idéal d’unité comme message adressé par le
christianisme à la société contemporaine ». Appelant à l’intensification
de l’activité des laïcs « au-delà de l’enceinte de l’Eglise », il a
souligné que l’action chrétienne dans la sphère sociale et politique devait
s’inspirer de l’idée d’unité comprise dans un sens large. Selon le père
Vsevolod, l’idéal de catholicité, de « l’union du peuple et du
pouvoir », est une caractéristique historique du peuple russe, tandis que
le pluralisme, toute forme de division (y compris la séparation des pouvoirs,
la concurrence, les luttes politiques), sont « des maladies
spirituelles ». Prophétisant la disparition prochaine du modèle
civilisationnel « occidental », fondé sur le culte de la prospérité
terrestre, le p. Vsevolod a proposé comme alternative « la civilisation
orthodoxe » avec son idéal de catholicité orthodoxe, qui, à son avis,
commence déjà à être réalisée dans la vie politique de la Russie contemporaine.
L’exposé du vice-président du DREE a été lui aussi l’objet d’une large
discussion dans le cadre de l’assemblée plénière.
Ainsi, l’intervention du docteur d’histoire de l’art et
professeur Oleg Guénissaretski fut sur plusieurs points une réponse à l’exposé
du p. Vsevolod. O. Guénissaretski a estimé que l’action sociale au sein de
l’Eglise devait se manifester en premier lieu dans le service social, et qu’il
y avait là des leçons à prendre chez les chrétiens occidentaux. Il a mis en
doute le « discours civilisationnel » des stratèges orthodoxes et les
tentatives de trouver des valeurs éthiques communes à toutes les religions
traditionnelles, mettant en garde contre « le danger des conséquences
spirituelles d’une telle approche ».
Le célèbre historien Georges Afanassiev a lui aussi fait
écho à l’exposé du p. Vsevolod. L’unité du pouvoir civil et de l’Eglise, qui
selon lui « se sont fondus en une symphonie absolue » dans la Russie
d’aujourd’hui, ne peut constituer un modèle de perspective civilisationnelle.
En outre, la catholicité chrétienne n’a jamais été réalisée dans l’histoire
russe. G. Afanassiev est parvenu à cette conclusion dans un exposé consacré au
thème de la catholicité dans les travaux du penseur religieux russe Semen
Frank. Selon Afanassiev, l’absence de catholicité est due au fait « qu’en
Russie le christianisme n’a jamais été vécu comme liberté ». Au contraire,
« le droit et la loi était remplacés par la violence ». Ce paradigme
historique continue à prévaloir dans la Russie d’aujourd’hui, ce qui interdit
de fonder sur le « particularisme russe » une alternative à la
civilisation de l’Occident.
Le prêtre George Kotchetkov a présenté un exposé intitulé
« Nous recherchions la catholicité locale, et nous avons trouvé une
ecclésiologie de la communauté et de la fraternité ». Le thème en était la
recherche de nouvelles voies de catholicité dans les années postsoviétiques, à
laquelle se sont activement livrés des pasteurs aussi connus que les p. Dimitri
Doudko, Alexandre Men, Vladimir Spieler. Depuis le début des années 70, une
telle quête a également eu lieu au sein de la communauté réunie autour du père
George, en résultat de quoi s’est constituée la fédération des fraternités
orthodoxes de la Transfiguration. Cette grande communauté manifeste à la fois
« l’ecclésiologie eucharistique dans sa réalité concrète » et
« l’universalité de l’ecclésiologie universelle ». Ce qui importe est
que cette manifestation de la catholicité soit christocentrique ;
« elle ne détruit rien, mais permet de retrouver un grand nombre d’éléments
oubliés ou perdus », a souligné le p. George.
Dans la seconde partie de la journée la discussion sur le
thème de la catholicité et de la solidarité s’est poursuivie. Ainsi,
Viatcheslav Glazytchev, docteur en histoire de l’art et professeur à l’Institut
d’Architecture de Moscou, membre de la Chambre sociale, a parlé de la
solidarité « municipale ». Ce phénomène est largement répandu en
Occident, mais presque inconnu en Russie, alors que la « solidarité
municipale » ouvre justement la possibilité d’un échange dans les deux
sens entre le pouvoir et le peuple et contribue à forger une société civile.
Les prêtres de paroisses pourraient jouer un rôle consolidateur dans ce
processus, mais l’intervenant n’a pu citer qu’un seul cas d’une telle pratique.
L’écrivain et l’activiste social et politique Giovanni
Bianchi (Milan) a évoqué la manière dont la notion de catholicité (en russe
« sobornost’ »), intraduisible en langue italienne, s’incarnait dans
l’Eglise catholique romaine d’Italie. Giovanni Bianchi est depuis de nombreuses
années à la tête de l’ACLI (Association des travailleurs chrétiens d’Italie),
un des nombreux mouvements et associations catholiques romaines de laïcs, qui
ont pour objectif la mission, ainsi qu’un travail social et éducatif actif au
sein de la société. L’ACLI est fondée sur « l’initiative venant d’en
bas », il existe des cercles de cette organisation dans presque toutes les
paroisses italiennes et dans de nombreux pays du monde, a raconté G. Bianchi.
C’est précisément ainsi que se réalise « la catholicité en même temps que
la solidarité », a-t-il souligné, appelant les chrétiens à la
recherche inventive de nouvelles formes de manifestation de la catholicité.
L’exposé du poète et traducteur Olga Sedakova était
intitulé « L’amitié classique » et s’est présenté comme un essai
théologique et poétique plein de finesse sur la notion d’amitié de l’antiquité
à nos jours. O. Sedakova ainsi que Anna Chmaina-Velikanova, qui a pris la
parole à sa suite, se sont particulièrement arrêtées sur la notion évangélique
de l’amitié. La seconde, dans un exposé intitulé « La hesed comme
solidarité entre étrangers », a observé que « la solidarité
extrême » tournée vers « l’étranger » ne pouvait être comprise
comme une solidarité « naturelle » ou « générique », et que
c’est justement la hesed (terme biblique désignant une notion proche de
« miséricorde », « fidélité », « dévouement »)
que l’Eglise « manifestait dans l’éternité et dans l’histoire ».
Le premier jour des travaux de la conférence s’acheva par
une table ronde sur le thème « Un événement qui a eu lieu et n’a pas eu
lieu : les années 1980-1990 dans la société russe ». Cette table
ronde fut en quelque sorte le prolongement de la soirée qui s’était tenue l’an
dernier dans le cadre de la conférence précédente et qui fut consacrée aux
années 60-70. Hélène Tchoukovskaia, les historiens Vladimir Iliouchenko,
Georges Afanassiev, Anatoli Krassikov et Alexandre Igolkine, les prêtres
Georges Kotchetkov, Paul Adelheim, le sociologue Alexis Levinson, le
politologue Vladimir Avertchev, Olga Sedakova et Anna Chmaina-Velikanova ont
parlé de ce qui a été le plus important dans la vie politique, sociale et
spirituelle de notre pays. Toutes les interventions seront publiées.
Source : Blagovest-info.ru
Note : on peut trouver sur cette
page : des documents (en russe) relatifs au cas du père Jānis Kalniņš,
réduit à l’état laïc par une décision du tribunal ecclésiastique de l’Eglise
Orthodoxe de Lettonie du 26 juin 2007. Le tribunal a siégé en l’absence de
l’accusé. Le père Jānis Kalniņš a été condamné pour « violation répétée du
secret de la confession » et « violation constante du serment
sacerdotal ». Aucun fait précis n’a été cité, l’arrêt et les attendus
n’ayant pas été rendus publics : seul un « extrait de décision »
a été communiqué au condamné. Le père Jānis Kalniņš a interjeté appel de cette
décision auprès du patriarche de Moscou.

