La
première conférence consacrée à l’étude de l’héritage du métropolite Antoine (Bloom) de
Souroge s’est ouverte le 28 septembre à la Bibliothèque de l’Etranger
russe. La conférence a été organisée par le fonds « Héritage spirituel du
métropolite Antoine de Souroge » et par la Bibliothèque-fonds l’Etranger russe.
Des prêtres et des laïcs de Russie ainsi que de pays de la CEI et de l’Union
Européenne ont pris part aux débats. La conférence s’est prolongée jusqu’au 30
septembre.
Les
travaux ont été ouverts par le directeur de la bibliothèque Victor Moskvine qui
a présenté ainsi les objectifs de la conférence : préciser les contours de
l’enseignement du métropolite Antoine et donner à comprendre « ce que nous
devons faire sans lui et ce qu’il attend de nous ». Les conférenciers ont
abordé les thèmes les plus variés : l’expérience de la prière et la pensée
théologique du métropolite Antoine, son apport à une approche chrétienne de la psychologie,
de la médecine, des sciences naturelles, son influence dans divers domaines de
la culture contemporaine.
Alexandre Kyrlejev, membre de la commission théologique du Synode a lu un
message de salutation de la part du président de la commission théologique, le
métropolite Philarète de Minsk, exarque patriarcal de Biélorussie. Dans le
message, le métropolite Philarète notait que le métropolite Antoine, « était
une des colonnes de l’église russe à l’étranger. » Cependant « il ne se
contentait pas de rester fidèle à son église, mais utilisait tous les moyens
pour participer activement à la vie de l’église dans sa patrie : il a contribué
significativement à l’éveil et à la renaissance spirituels dans les années où
l’église se trouvait encore dans des conditions très difficiles. » Le
métropolite Philarète mentionna les sermons du métropolite Antoine qui
circulaient sous forme d’enregistrements, mais aussi « sa présence vivante : sa
participation aux conciles de l’église, ses visites aux établissements d’enseignement
religieux, ses contacts avec les fidèles. » (...)
Les travaux commencèrent par un exposé polémique de l’higoumène Pierre
Mechtchérinov, collaborateur du Centre d’éducation spirituelle des enfants
et des jeunes gens auprès du monastère Saint Daniel, intitulé « Vie d’un
chrétien orthodoxe dans le monde d’aujourd’hui (d’après l’exemple du
métropolite Antoine) ». Analysant les traits caractéristiques de la démarche
pastorale du métropolite Antoine, le conférencier les a examinés dans le
contexte de la pratique ecclésiale de la Russie d’aujourd’hui. La comparaison
n’est pas en faveur de cette dernière, car dans la vie ecclésiale d’aujourd’hui
l’higoumène Pierre constate un manque évident de ce qui fut l’essentiel dans la
théologie du métropolite Antoine : le respect de la personne humaine, l’accent
mis sur la communion personnelle avec Dieu à travers la prière et l’Evangile,
qui est le fondement de la véritable catholicité. Selon l’higoumène Pierre, ce
que nous pouvons apprendre du métropolite Antoine, c’est d’abord cette «
noblesse chrétienne du particulier » qui « porte fruit et se mue en vie
ecclésiale authentique, laquelle est d’une part maturité et respect de la
personne comme fin en soi et d’autre part ouverture vers la vie communautaire.
»
Comme on pouvait s’y attendre, la conférence suscita une polémique. Anne
Chmaina-Velikanova et Alexandre Kyrlejev proposèrent leurs propres remarques
concernant la « personne et le particulier » dans l’Eglise.
Dans son exposé Alexandre Kyrlejev tenta de donner une caractéristique
de l’héritage théologique et du la vie du métropolite Antoine. Parlant de
l’ecclésiologie du métropolite Antoine, il nota que dans son service le
métropolite Antoine avait pleinement réalisé le « paradoxe » consistant à
concilier l’appartenance de l’Eglise à un autre ordre que celui de ce monde,
son « exterritorialité » de principe et l’impératif de l’inculturation »,
c'est-à-dire la vie de l’Eglise Orthodoxe de Russie en diaspora, avec toutes
les manifestations de « la russité : ecclésiale, linguistique, culturelle ».
Selon Kyrlejev, cette démarche est si particulière qu’il est « impossible de la
transplanter en Russie ». (...)
Les conférences suivantes rapportèrent des expériences de rencontre personnelle
avec le métropolite Antoine. Ainsi, l’archiprêtre Stéphane Headley s’est
confessé auprès du métropolite Antoine pendant 35 ans, et a concélébré avec lui
à Paris. Il a parlé du métropolite Antoine comme d’un directeur spirituel qui
possédait le don d’établir une relation avec autrui « non tant sur le terrain
de l’amitié, que sur celui d’une profonde ecclésialité ». « Il s’identifiait
toujours avec ceux qui souffraient, mais il ne leur prescrivait jamais comment
se conduire, leur conseillant de chercher une réponse auprès de Dieu dans la
prière. » Le père Stéphane a donné de nombreux exemples, s’étendant sur les
particularités de l’office divin dans la cathédrale de Londres, sur la position
du métropolite Antoine face au silence comme possibilité de rencontre
personnelle avec Dieu, ou encore son attitude face aux déments ou au suicide.
Parlant des matières spirituelles les plus difficiles, le métropolite ne
cessait d’exposer « le christianisme tout simplement » (selon l’expression de
son auteur favori C.S. Lewis), mais « sans aucune simplification » Selon le
conférencier, le métropolite Antoine était un « authentique évêque » : « il
marchait dans le pas de son époque, sans rien changer à l’enseignement du
Christ ».
L’archiprêtre Serge Ovsiannikov, recteur de la paroisse Saint Nicolas à
Amsterdam, a été ordonné prêtre par le métropolite Antoine, a concélébré avec
lui et s’est confessé chez lui. Il a lui aussi évoqué le « savoir faire
particulier » de Mgr Antoine dans la conduite du mystère de la confession. «
Dans la confession, s’est-il souvenu, tout problème acquerrait un nouveau
statut. La confession devenait un miroir dans lequel l’homme se voyait dans la
lumière du Christ, qui était toujours présent dans ces entretiens en tiers. »
Pour le père Serge, la principale leçon du métropolite Antoine en ce qui
concerne l’ascèse était sa capacité et son invitation à être « ici et
maintenant », à prendre à chaque instant conscience de soi comme étant en
présence de Dieu dans la prière et l’action de grâce. Là résidait la grandeur
du métropolite Antoine, non pas en tant que « plaque commémorative pour les
siècles à venir », mais au sens de « l’intégrité de la vie, la capacité à ne
pas s’abaisser aux choses mesquines, à ne pas se laisser disperser, à éviter la
vaine agitation ».
Avant de commencer sa communication sur la sainteté dans l’héritage du
métropolite Antoine, Anne Chmaïna-Velikanova a proposé de se souvenir de
ceux qui ont tant aimé le métropolite Antoine et seraient certainement
intervenus à cette conférence : les pères George Tchistiakov et Alexandre
Guéronimus. Anne Chmaïna-Velikanova a parlé de la sainteté telle que la
comprenait le métropolite Antoine comme du hesed biblique, c'est-à-dire d’un
amour désintéressé jusqu’au bout, ne dépendant pas des circonstances
extérieures, non conditionné par la nature. Selon elle, le métropolite exigeait
de chacun un tel amour, « non pas des hauts faits de piété, mais la sainteté
divine », affirmant que la semence de cet amour était déposée dans le cœur de
chaque homme, de manière à pouvoir germer et porter des fruits avec l’aide de
Dieu.
L’essai sur « la théologie de l’amitié » présenté par Dmitri Strotsev,
sur la base de ses rencontres avec le métropolite Antoine était proche par son
esprit de l’exposé précédent. Un grand intérêt a été suscité par le témoignage
personnel d’une Anglaise, Juliet Crow, fille spirituelle et
collaboratrice du métropolite Antoine au Conseil diocésain. Appelant le
métropolite « apôtre des anglais », elle a montré comment il dirigeait
spirituellement les Anglais qui s’étaient convertis à l’orthodoxie : d’une
manière ouverte, confiante, respectueuse, mais en les mettant en garde contre
un engouement exclusif pour l’aspect extérieur de l’orthodoxie et de la culture
russe, et en même temps contre une attention excessive portée à soi-même. C’est
pourquoi le temps d’épreuve pour les candidats pouvait durer jusqu’à 4 ans, et
le métropolite ne mesurait pas le temps qu’il consacrait aux rencontres
personnelles et aux entretiens.
L’auteur de l’exposé s’est aussi longuement arrêté sur le service épiscopal du
métropolite Antoine, l’appelant un « évêque-prêtre ». Sur de nombreux exemples,
elle a montré que « la dignité épiscopale signifiait pour lui servir et non
diriger ». Le métropolite Antoine n’avait pas de résidence, ni de chancellerie,
vivait dans une petite maison attenante à la cathédrale, accomplissant en même
temps la tâche de gardien, s’occupant du jardinet de la cathédrale. En outre,
il partageait le travail au Conseil diocésain avec les laïcs, répondait
personnellement à des lettres du monde entier, s’entretenait interminablement
avec tous ceux qui étaient dans le besoin. J. Crow releva qu’il détestait
l’appellation « Votre Excellence », lui préférant jusqu’à la fin de sa vie le
simple « père Antoine ». De nombreux autres évêques le distinguent également
l’appel constant à un niveau de confort minimal dans la vie quotidienne des
gens d’église, l’exigence que les salaires des évêques soient inférieurs à ceux
des prêtres mariés, l’attention qu’il accordait à la confession privée et
beaucoup d’autres choses.
Les conceptions du métropolite Antoine concernant la responsabilité attachée à
la dignité d’évêque ont trouvé un reflet dans les Statuts du diocèse de
Souroge, qui furent analysés par l’historienne Hélène Beliakova. Elle en
a examiné les particularités en les comparants aux Statuts de l’Eglise orthodoxe
de Russie de 2000. La première chose qui saute aux yeux est le travail
véritablement catholique sur les statuts diocésains qui s’est déroulé de 1979 à
1985. Après une période d’essai de 10 ans et l’intégration de quelques ajouts,
les statuts furent adoptés par l’assemblée diocésaine de 1995. Il est à
signaler que dès le début de ce travail catholique approfondi sur les statuts,
les noms des auteurs du document sont connus, ce qui n’est pas une tradition de
l’Eglise de Russie, dont les principaux documents depuis le XVIIIe siècle sont
anonymes. Parmi les autres particularités des « Statuts du diocèse de Souroge
», il y a le fait qu’ils reflètent les traditions juridiques britanniques et en
particulier la pleine transparence de l’activité financière du diocèse. En
outre ils se placent dans la continuité des traditions du Concile local de
l’Eglise de Russie (1917-18), ce qui, selon l’auteur de l’exposé, est commun à
tous les statuts de l’émigration russe. Le seul document à ne pas comporter de
telles traces de continuité est celui des Statuts de l’Eglise orthodoxe de
Russie de 2000. H. Beliakov a particulièrement souligné le fondement eucharistique
et non administratif des statuts de Souroge, ce qui met au centre de la
direction du diocèse la communauté eucharistique avec à sa tête un évêque élu,
et avec la participation la plus active et la plus responsable des laïcs. Une
des participantes au travail d’élaboration des « Statuts du diocèse de Souroge
», Irène von Schlippe a confirmé que le travail sur le document fut
effectivement « l’affaire de la communauté » : « Nous avons édifié ensemble le
corps de notre diocèse ».
Le soir s’est tenue une table ronde sur le thème « Contours de l’enseignement
du métropolite Antoine », dont les participants : l’archiprêtre Serge
Ovsiannikov, le protodiacre Pierre Scorer, Anne Chmaïna-Velikanova, le poète
Olga Sedakova, le metteur en scène Valentina Matveev et d’autres ont noté que
le métropolite Antoine n’avait créé aucun enseignement unique ou « pionnier »,
mettant en garde contre « la création d’un classique » (p. Serge). Tous ont
évoqué leurs rencontres avec le métropolite, leurs relations avec lui, les
particularités de son approche de chacun, approche dans laquelle une « exigence
maximale » s’alliait avec une « pleine compréhension et compassion ». La
conférence s’est poursuivi jusqu’au 30 septembre. Le 29 septembre les exposés
étaient groupés selon les thèmes suivants : « Philosophie, psychologie,
pédagogie, philologie, médecine » et le 30 : « Littérature, art, témoignages
personnels ». Un programme détaillé se trouve sur site de la Bibliothèque-fonds
« L'Etranger russe ». Les textes des exposés seront publiés.
Reportage de Ioulia Zaitsev.
Traduction : D.S.
Source : Blagovest-info
Photographie :
Mgr Antoine (source)

