Un entretien avec Mgr Hilarion (Alfeyev) sur la rencontre de Ravenne et ses conséquences
Un
entretien avec Mgr Hilarion (Alfeyev), chef de la délégation du Patriarcat de
Moscou à la rencontre de la commission mixte orthodoxe-catholique à Ravenne
(voir les liens en fin de note), a été publié il y a peu par l’agence Interfax.
En voici la traduction du russe (texte
original, in english)
avec son introduction.
« La dixième session de la commission mixte pour le dialogue théologique orthodoxe-catholique s’est récemment terminée à Ravenne (Italie). La délégation du Patriarcat de Moscou a quitté la session en signe de protestation contre la participation aux travaux de la commission de représentants de l’ « Église estonienne apostolique», créée en 1996 par le Patriarcat de Constantinople sur le territoire canonique du Patriarcat de Moscou. Ce geste a provoqué de vives critiques de la part de Constantinople.
L'un
des principaux sujets de discussion était le problème de la primauté dans l'Eglise
universelle et la rédaction finale du document "Conséquences ecclésiologiques
et canoniques de la nature sacramentelle de l'Eglise", qui avait été
examiné par les participants au dialogue au cours de la rencontre organisée à
Belgrade en septembre 2006. Un désaccord avait alors été provoqué par la formulation
utilisée dans un paragraphe consacré à l'autorité des conciles œcuméniques et
plus particulièrement au parallélisme entre la "communion avec Rome"
pour les Eglises locales d'Occident et la "communion avec
Constantinople" pour les Eglises orthodoxes, formulation à laquelle les
représentants russes s'étaient vivement opposés.
Dans son entretien avec Interfax, l'évêque Hilarion de Vienne et d'Autriche,
représentant de l'Eglise orthodoxe russe auprès des organisations internationales
européennes, discute de la responsabilité de l'échec de la rencontre de Ravenne
et des raisons pour lesquelles Constantinople s'intéresse au problème de la
primauté dans le monde orthodoxe.
- Monseigneur, récemment le
métropolite Jean de Pergame (Patriarcat de Constantinople), en réponse à la décision
de l'Eglise russe de quitter la rencontre de Ravenne, l'a accusée
d'autoritarisme. Comment avez-vous réagi à sa déclaration ?
- Le métropolite Jean de
Pergame, en tant que coprésident de la commission mixte pour le dialogue
orthodoxe-catholique, porte la responsabilité de la rupture du dialogue. Ses
commentaires ainsi que le texte final du document finalisé à Ravenne sans la
participation du Patriarcat de Moscou peuvent même donner l'impression que le
patriarcat de Constantinople a délibérément poussé le Patriarcat de Moscou à
quitter le dialogue, pour pouvoir prendre des décisions qui auraient été impossibles
avec la participation du Patriarcat de Moscou.
- De quoi s'agit-il plus
précisément ?
-
On peut citer comme exemple le 39° paragraphe du document, qui dit qu'après la
rupture entre l'Occident et l'Orient au XI° siècle, la convocation d'un
"concile œcuménique" au sens strict du terme est devenue impossible,
mais que cependant "les deux Eglises continuaient à convoquer des conciles
dans les moments de crise grave. A ces conciles participaient les évêques des
Eglises locales qui se trouvaient en communion avec le siège de Rome, et de
façon similaire, même si cela était compris d'une manière différente, les
évêques des Eglises locales qui se trouvaient en communion avec le siège de
Constantinople." Déjà, à la session de la commission mixte à Belgrade en
2006, j'avais émis une série d'objections de principe à ce sujet. Dans la
tradition orthodoxe, la communion avec le siège de Constantinople n'a jamais
été perçue comme une condition obligatoire de catholicité à la façon dont
l'était, pour les Eglises d'Occident, la communion avec le siège de Rome.
Le
modèle ecclésiologique de l'Eglise orthodoxe est fondamentalement différent du
modèle catholique romain, et le patriarche de Constantinople n'a jamais joué
dans l'Eglise orthodoxe le rôle que joue l'évêque de Rome dans l'Eglise
catholique. Le critère de catholicité dans l'Eglise orthodoxe a toujours
consisté dans la communion eucharistique et canonique des Eglises locales entre
elles, et non pas dans la seule communion avec le siège de Constantinople. De
plus, il y a eu des périodes dans l'histoire où l'une ou l'autre des Eglises
locales ne se trouvait plus en communion avec le siège de Constantinople, sans
pour autant perdre la plénitude de sa catholicité. En particulier, au milieu du
XV° siècle, après le concile de Ferrare-Florence, quand le patriarche de
Constantinople a signé l'union avec Rome, l'Eglise de Russie a cessé de
facto d'être en communion avec Constantinople, tout en restant néanmoins en
communion avec les autres Eglises locales.
A
Belgrade, la rédaction finale du texte avait été confiée au comité de rédaction
de la commission mixte. En février 2007, le comité de rédaction a proposé une
formulation qui était acceptable pour le Patriarcat de Moscou. Cependant, cette
formulation ne satisfaisait pas le Patriarcat de Constantinople, puisque le
texte ne faisait plus référence à la "communion avec le siège de
Constantinople". En l'absence de la délégation du Patriarcat de Moscou, la
version du comité de rédaction a été rejetée, et le texte contre lequel s'était
élevée l'Eglise russe a été à nouveau inséré dans le document final.
- Pourquoi le Patriarcat de
Constantinople s'intéresse-t-il tant au problème du primat dans l'Eglise, ce
qui en pratique conduit à imposer le patriarche de Constantinople comme
"pape d'Orient" ?
-
Le Patriarcat de Constantinople s'intéresse beaucoup à la discussion du
problème du primat dans l'Eglise universelle, puisqu'il espère, dans le cadre
du dialogue orthodoxe-catholique, obtenir des Eglises locales orthodoxes une
conception du primat qui élargirait ses droits historiques. Jusqu'à
aujourd'hui, les Eglises orthodoxes reconnaissaient au Patriarcat de
Constantinople uniquement une primauté d'honneur. Cependant, le métropolite
Jean a émis dans une interview l'opinion selon laquelle le concept de
"primauté d'honneur" ne correspond pas aux canons orthodoxes.
Constantinople
veut nous imposer un modèle ecclésiologique qui n'a jamais existé dans la
tradition orthodoxe, et qui est plus proche du modèle centralisateur de
l'Eglise catholique romaine. Dans un tel modèle, le rôle de "pape
d'Orient" serait joué par le patriarche de Constantinople.
- Mais les autres Eglises
locales seront-elles d'accord ?
- La
question de savoir si les autres Eglises locales accepteront le nouveau modèle
imposé par le Patriarcat de Constantinople au moyen du dialogue
orthodoxe-catholique trouvera sa réponse à l'issue de la prochaine étape du
dialogue, qui commencera en 2009. Mais il est clair dès aujourd'hui que
l'absence du Patriarcat de Moscou facilitera beaucoup la mise au point d'un tel
modèle. »
Traduit du russe pour Orthodoxie.com
Sur ce même sujet, nous avons publié notamment : Progrès dans le dialogue avec les catholiques romains selon le Patriarcat œcuménique ; «Dialogue manqué» - une interview de Mgr Hilarion (Alfeyev) ; «Le cas de l’absorption ecclésiale aux Pays Baltes, en Estonie et en Lettonie, au nom de l’“uniformité” de l’Église nationale» - par l’archimandrite Grégoire Papathomas ; Histoire et présent de l’Eglise orthodoxe en Estonie selon le Patriarcat de Moscou ; Communiqué de l’Eglise orthodoxe d’Estonie (EAÕK).


