L’infréquentable infréquenté (in memoriam Jean- Louis Palierne). Mgr Ving- Trois ou une utile leçon de parler- vrai. David Cronenberg, promesse tenue.
Mort de Jean- Louis Palierne. Paix à sa mémoire. Il doit à cette heure discuter de quelque difficulté onomastique ou stylistique avec Popovic, Nellas, Florovsky, entre autres théologiens qu’il a donnés à lire en langue française pour avoir consacré son âge mûr à une monumentale entreprise de traduction, sans doute sans égale, à part chez Andronikoff, de l’orthodoxie contemporaine. Nul communiqué, nulle homélie d’importance ne viendra cependant saluer cet exploit. Me voilà donc à retrousser les manches même si Larchet, dans ces mêmes colonnes, a déjà abattu une bonne partie de l’ouvrage.
Disons- le donc nettement, sans détour, avec la franchise que permet
seule l’amitié (il faudrait passer là au « tu » pour que s’entende ce
que l’affection peut ne pas avoir d’affectation) : Palierne était un militant
(« Le zèle pour ta maison me dévore », dit le prophète Isaïe) et se
révélait, en conséquence, souvent malaisé à l’usage. Le cœur vibrant et
l’attitude mufle, quoi. Question de pugnacité, de timidité,
d’intransigeance, de malheur ? Un peu de tout ça et certainement
quelque chose d’autre encore, une part de son secret propre, éternel
dont les anges ont du, enfin, lui apprendre à rire. Mais là n’est pas
l’important. Palierne était d’abord infréquentable parce
qu’infréquenté. Son livre Mais où donc se cache l'Eglise orthodoxe ? : La trop longue errance des Français
est bourré d’injustices, se révèle à la lecture irrecevable parfois,
abusif souvent, outrancier toujours. Au point que les quelques
éminentes vérités qui y sont administrées en prennent le goût amertumé
de la ciguë.
A quelle injustice entendaient toutefois répliquer les injustices de ce Socrate plus justicier que maïeutique ? Mais la réponse se tient dans le titre même de sa confession qui est, sans surprise, une harangue ! Il n’y a jamais eu vraiment d’Eglise, au sens propre, pour recevoir Jean- Louis Palierne, sa personne, son œuvre, ses errances. Au lieu de quoi, il a buté sur ce qu’il nommait « le club », (non sans quelque « parano » à mon sens), mais dont il sait, maintenant, vu du ciel, tout le semblable pathétique. Pas de quoi s’énerver ? En tout cas, pas de la sorte. Mais il y avait ce fichu tempérament. De nombreux « convertis » sont repartis sur la pointe des pieds. Pas lui. Il a lutté. Toujours avec ce fichu tempérament. Résultat : ses traductions, ses entreprises désespérées de médiation.
Faire le passeur là où non seulement on ne vous attend pas, mais encore là où l’on ignorait même devoir vous attendre... Un pied de nez élégant, fort aussi, ascétique au destin. Mais pas de quoi tromper la mort qui toujours rôde et menace– la mort des hommes, des rêves qu’ils portent, des communautés qui sont censées les porter. Car, pour le reste, le bilan du « club », et par- delà, est sans surprise : un désastre. La solitude mortelle, puis mortifère de Jean- Louis Palierne y figure. Dans la colonne des pertes. Soulignée du rouge de la honte. Amen.
Revanche posthume du cardinal Lustiger sur une conférence épiscopale qui aura su l’empêcher vingt ans durant, avec une médiocrité tenace, de la gouverner. Son fils spirituel, Mgr Vingt- Trois, à peine élu président n’aura pas manqué de rattraper le temps perdu. République, islam, bio- éthique, sécularisation, évangile : à ne pas mâcher ses mots, l’archevêque de Paris aura créé la surprise. Preuve que lorsque l’on a vraiment quelque chose à dire, on est entendu – ou, sur un mode plus philosophique, que l’existence précède le blabla et même en dispense. Un bel exemple à suivre, donc, pour tous ceux qui jugent inconfortables les strapontins.
Les Promesses de l'ombre de Cronenberg ? L’opus attendu sur le monde des criminels russes à Londres. Un chef d’œuvre. Vos journaux vous en ont prévenu, vous ont expliqué pourquoi il fallait voir ce film noir, ce film gore, ce film maffieux, ce film psychologique, ce film policier, ce film sentimental, ce film métaphysique, tout en un, et toujours parfait. Ajoutons –y que c’est aussi un film orthodoxe en cela même 1) que Cronenberg a compris la Russie et que la Russie demeure incompréhensible sans l’orthodoxie ; 2) que l’esthétique de Cronenberg est une esthétique du corps- signe de la perte ou du salut, et qui se montre là stigmate du péché, que ce soit dans les étoiles suspendues sur un « cœur vide » du tatouage d’initiation ou dans les scènes de boucherie qui disent intégralement la chute. Et, par - delà, une icône laissée comme jeton de liberté à une pauvre catin abusée, un signe de croix sur la face d’un nourrisson rescapé d’une mort certaine pour dire l’indicible – dostoïevskien.
JFC
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