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lundi 26 novembre 2007

Bloc-notes de Jean-François Colosimo

Jfc Ravenne, donc... Puis des demandes d’explication, des sollicitations de commentaire. Inquiètes. Avides. Nombreuses. Répétées. J’ai décidé de répondre à cette attente, ignorant alors que l’entreprise déboucherait sur une dizaine de feuillets... presque une brochure ! Les partisans de tous bords impliqués dans ce dossier ecclésiastico-ecclésiologique, où l’accord œcuménique se paye du désaccord confessionnel, ne manqueront pas de corriger le présent essai à l’encre bilieuse de leur vérité. Les pages qui suivent n’ont pourtant d’autre ambition que de ne pas ajouter à des polémiques déjà trop indécentes. Il s’est plutôt agi de réunir des pièces indispensables à l’exercice d’un peu de discernement, de permettre aux orthodoxes soucieux de comprendre l’Église, l’histoire, le siècle dans lesquels ils rencontrent la perte ou le salut, de mieux juger ce qui se dit et ce qui se fait en leur nom. 
JFC

P.S. : suspension du reste de l’actualité, donc. Mais que les âmes tourmentées ni ne se réjouissent, ni ne se rassurent : la distribution des épithèmes n’est que partie remise !

RAVENNE EXPLIQUÉE AUX ORTHODOXES QUI SE POSENT DES QUESTIONS 

Présentation

« L’Église orthodoxe reconnaît la primauté du pape ». Ce titre quelque peu sensationnaliste que l’on a aperçu dans la presse française d’inspiration catholique ou proche du Vatican n’a pas manqué d’émouvoir, réjouissant les uns et alarmant les autres. Il n’en ressort que plus faux lorsqu’on le mesure à la réalité dont il est censé rendre compte, à savoir le document publié par la commission mixte internationale pour le dialogue théologique entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe à l’issue de sa Xe Assemblée plénière qui s’est tenue du 8 au 14 octobre 2007 à Ravenne, en Italie. 

En effet, c’est plutôt le contraire qu’il faut en retirer : si l’orthodoxie reconnaît, comme elle l’a toujours reconnue, la primauté de l’évêque de Rome telle que l’Église l’a vécue, selon elle, au cours du premier millénaire, elle ne reconnaît pas, et continue de ne pas reconnaître, le statut, le sens et l’exercice que le catholicisme lui a conférés, toujours selon elle, au deuxième millénaire sous le terme générique de « papauté ». En d’autres termes, du point de vue orthodoxe, c’est la rectitude de la foi qui légitime la primauté et non pas la primauté qui détermine la rectitude de la foi.

Des articles plus dépassionnés n’ont pas manqué de souligner ce hiatus sur lequel se clôt le document de Ravenne : « Autrement dit, les conditions sont encore loin d'être réunies pour un accord global » a pu écrire, avec beaucoup de justesse, Henri Tincq dans Le Monde du 11 novembre 2007.

Pour autant, l’enthousiasme de l’opinion catholique n’est pas feint. Il correspond d’abord à la satisfaction de l’attente, longtemps déçue, d’un geste œcuménique fort de la part des orthodoxes, à même de marquer la fin de la glaciation survenue après la chute du Mur de Berlin. Il relève ensuite de la compréhension générale que se font les catholiques de la communion, dont le critère ultime s’avère pour eux la personne du pape. Cet enthousiasme n’en participe pas moins d’un préjugé discutable : le différend avec l’orthodoxie ne serait que disciplinaire, limité à la question de l’autorité qui, elle-même, renverrait à la structure et à l’organisation de l’Église en tant qu’institution. Or peu de théologiens orthodoxes, à l’évidence, se contenteraient d’une telle description qu’ils jugeraient par trop minimaliste, obérant des questions aussi essentielles que, par exemple, la conception de la grâce.

Quant au sentiment orthodoxe sur cet évènement, il apparaît mêlé. Les franges les plus militantes ont naturellement tendance à y voir une confirmation de leur propre vision ou engagement : les anti-œcuméniques en agitant le spectre du concile d’union de Ferrare-Florence, les pro-œcuméniques en saluant une avancée forcément « décisive » à leurs yeux. Ces réactions, minoritaires, n’entament guère l’indifférence plus générale que, sans surprise, de tels travaux finissent par inspirer que ce soit par ignorance, volontaire comme involontaire, ou que ce soit par lassitude face à des annonces répétées et restées sans effet.

L’évènement dans l’évènement a toutefois été, dès le début des travaux, le retrait de la délégation du patriarcat de Moscou qui a rendu le patriarcat de Constantinople, et non pas Rome, responsable de cette rupture. L’affaire est initialement interne à l’orthodoxie, donc. Cependant, elle n’a pu aller sans affecter, in fine, l’ensemble de la démarche, dans son caractère œcuménique même. La rupture et les perspectives consécutives à la rupture ont suscité, on s’en doute, de nombreux commentaires contradictoires.

C’est que le texte de Ravenne doit aussi être lu en contexte. Comme l’a souligné, là encore à raison, Henri Tincq : « Ce document n'engage pour le moment que les théologiens experts des deux confessions. D'autres obstacles politiques freinent la réconciliation ». C’est à l’éclaircissement de ces dimensions problématiques qu’est consacré le présent essai. Pour ce faire, on se contentera d’offrir à la lecture le conflit des interprétations dans la suite des représentations où il s’est donné à lire, en gageant que la récapitulation des personnages, lieux, faits, paroles, procurera un premier axe de lisibilité. 

A. Qu’est— ce que la commission mixte internationale pour le dialogue théologique entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe ?

1. Qui représente-t-elle ?
C’est une commission bilatérale et non pas multilatérale. Elle comprend les catholiques romains et les orthodoxes chalcédoniens, mais elle n’inclut pas les préchalcédoniens et les protestants. Elle ne représente donc pas l’ensemble des chrétiens, mais les deux univers impliqués dans le schisme que l’on date par commodité de 1054. La commission compte 60 membres à parité entre orthodoxes et catholiques, nommés par leurs hiérarchies. Elle comprend des Cardinaux, des évêques, des prêtres et des laïcs. Elle est placée sous l’égide d’une coprésidence catholique et orthodoxe, en l’espèce le cardinal Walter Kasper, président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, et le métropolite Jean (Zizioulas) de Pergame, du patriarcat de Constantinople, et bénéficie, sur le même modèle, d’un double secrétariat.

On doit cependant noter que, bien que son objet soit le débat théologique, le caractère officiel de la commission fait qu’elle puisse apparaître comme représentative d’enjeux plus institutionnels que théologiques.
Exemple : les écoles de théologie qui ont été le creuset du renouveau de l’orthodoxie au XXe siècle (Saint-Serge, Paris ; Saint-Vladimir, New York) se trouvent de facto pénalisées puisque relevant de la « Diaspora » et donc omises en tant que telles, hors statut personnel ou particulier de tel ou de tel autre intervenant.
Exemple : suite à la session de Baltimore, en 2000, le père Waclaw Hryniewicz, directeur de l'Institut oecuménique de l'Université catholique de Lublin, a pu déclarer que des points d'accord jugés acceptables par les théologiens catholiques n’en ont pas moins été décrétés inacceptables par ceux qui « représentaient officiellement l'Église catholique ». 

2). Que peut-elle décider ?
Rien, au sens où c’est une instance de consultation, et non pas de décision. Les résultats de ses travaux seront, si complétés, soumis aux diverses hiérarchies en cause qui en disposeront alors selon leur gré, étant entendu qu’elles auront de surcroît, en cas d’accord, à en assurer la réception auprès de leurs fidèles et donc, pour l’orthodoxie, à les soumettre au consentement du Peuple de Dieu.

Exemple : des quatre documents communs publiés jusqu’ici (Munich, 1982 ; Bari, 1987 ; Valamo, 1988 ; Balamand 1993) aucun n’a été, pour l’heure, approuvé par l’une ou l’autre des autorités en présence.
Exemple : le document commun de Balamand (1993) condamnant l’uniatisme n’a pas empêché la rupture du dialogue en 2000 en raison des accusations de prosélytisme portée par les Églises orthodoxes de l’Est à l’encontre du Vatican.
 

3). Quel premier bilan peut-on en tirer ?
Mitigé. Il s’agit d’un organe de dialogue récent, institué en 1979 par Jean-Paul II et Dimitrios I, dont la première session s’est tenue l’année suivante, en 1980, à Patmos. Les travaux devaient avoir lieu tous les deux ans, mais se sont vite compliqués de problèmes ecclésiastiques et politiques opposant les deux parties ou divisant en son sein l’une ou l’autre partie, qui ont gêné la lisibilité, si ce n’est la pertinence de la démarche.

Exemple : les travaux ont été interrompus après l’échec de la huitième session, tenue à Baltimore, en 2000, sur l’uniatisme, et n’ont repris que six ans plus tard.
Exemple : lors de la session de Belgrade, en 2006, est réapparu un projet de document élaboré à Moscou, en 1990, mais qui avait été éludé jusque-là, et dont l’étude a été poursuivie à Ravenne. 

B. Que faut-il comprendre du document de Ravenne ?

1. Que dit le texte ?
Le document final, tiré de la session de Ravenne, et daté du 13 octobre 2007, s'intitule : « Conséquences ecclésiologiques et canoniques de la nature sacramentelle de l'Église. Communion ecclésiale, conciliarité et autorité dans l'Église ». Chacun des termes impliqués dans le titre fait l’objet d’une étude historico-théologique dont il n’y a pas lieu, ici, de discuter le détail puisque le texte, dans son ensemble, est clairement défini en préambule comme « ne pouvant être assimilé à un enseignement d’Église ». De surcroît, la seule note du texte, afférente au paragraphe 4, stipule que l’utilisation du terme « Église » ainsi que des expressions connexes ne saurait en rien « diminuer » la « compréhension de soi » par l’Église orthodoxe et la « conscience de soi » de l’Église catholique qui les font se concevoir chacune comme « la seule Église du Christ ».

En fait le texte s’attache, en 46 paragraphes assez concis, à déterminer le sens de la primauté, le rôle du Protos, du « premier » au sein de la tradition indivise du premier millénaire et ce, aux niveaux local, régional universel. C’est seulement au paragraphe 41 que les deux parties « concordent sur le fait que Rome, en tant qu'Église qui "préside à la charité" occupait « la première place » dans l'ordre canonique. Or, disons- le tout net, il n’y a là rien de nouveau si l’on ne confond pas cette primauté avec ce qu’elle est devenue, à savoir la papauté.

Le texte d’ailleurs ne tarde à préciser : « Néanmoins, (catholiques et orthodoxes) ne sont pas d'accord sur l'interprétation des témoignages historiques de cette époque concernant les prérogatives de l'évêque de Rome en tant que Protos, une question qui avait déjà été différemment interprétée dès le premier millénaire ». Et afin de lever la moindre ambiguïté, le paragraphe 45, pré-conclusif, explicite : « La question du rôle de l’Église de Rome dans la communion de toutes les Églises réclame une étude approfondie [...] Comment pourraient être compris et vécus l’enseignement des premier et deuxième conciles du Vatican sur la primauté universelle à la lumière de la pratique ecclésiale du premier millénaire ? Ce sont là des questions cruciales [...] ». On ne saurait mieux dire. 

2. Qu’en a dit la partie catholique ?
Tout en exprimant sa très grande satisfaction de disposer, pour la première fois, d’un texte de référence sur une compréhension commune aux orthodoxes et aux catholiques de la primauté, le cardinal Walter Kasper a néanmoins noté : « Nous n'avons pas traité des privilèges de l'Évêque de Rome, mais seulement fixé la procédure à venir. Ce document est donc un modeste premier pas porteur d'espérance, dont on ne doit pas exagérer la portée ». Il a par ailleurs ajouté, que l’examen de la problématique du second millénaire, tout particulièrement du concile Vatican I, qui a dogmatisé l’infaillibilité pontificale et la juridiction universelle, représentera « une démarche délicate, un cheminement très long et difficile ». 

3. Qu’en ont dit les parties orthodoxes ?
Il faut ici, à l’évidence, distinguer la position du patriarcat de Constantinople de celle du patriarcat de Moscou, tout en notant que les autres Églises orthodoxes se sont, dans l’ensemble, abstenues de tout commentaire significatif quant à l’évènement ou au texte lui- même.

Du côté de Constantinople, le métropolite Jean (Zizioulas) de Pergame, par ailleurs coprésident de la commission pour la partie orthodoxe, a déclaré que les résultats de la session étaient «définitivement positifs», et même « si importants qu’ils ont rejeté dans l’ombre le retrait de la délégation russe », en ce que « pour la première fois, le terme primus a été utilisé dans le sens qu’il avait dans le tradition du premier millénaire, toujours dans un contexte synodal ».

Du côté de Moscou, l'évêque Hilarion (Alfeyev), de Vienne et d'Autriche, représentant du Patriarcat auprès de la Communauté européenne, et chef de la délégation russe à Ravenne, après avoir renouvelé l’attachement de son Église au dialogue œcuménique avec Rome et attribué la responsabilité de son retrait « uniquement » à Constantinople, n’en a pas moins critiqué le texte de Ravenne, jugeant qu’il comportait, on le verra, des articles inacceptables pour l’ecclésiologie orthodoxe telle que la comprend et la définit le patriarcat de Moscou.

Cette divergence théologique, apparue sur fond de polémiques canoniques, complique donc, nécessairement, le tableau œcuménique, chacun de ces points réclamant un éclaircissement propre.

C. Que s’est-il passé à Ravenne entre Constantinople et Moscou?

1) Pourquoi la délégation russe est-elle partie ?
À leur arrivée à Ravenne, les délégués du Patriarcat de Moscou ont constaté que la partie orthodoxe comportait une délégation officielle de l’Église apostolique orthodoxe d’Estonie (EAOK), placée sous le patriarcat de Constantinople avec le statut d’autonomie, mais que Moscou précisément ne reconnaît pas comme telle, et qui n’avait pas participé, en conséquence, aux sessions précédentes de Baltimore en 2000 et de Belgrade en 2006.

On ne peut refaire ici, dans le détail, l’historique de cette querelle dont la clé tient en deux dates : 1917 et l’avènement de l’URSS, 1989 et son effondrement. Pour mémoire, le patriarcat de Constantinople considère avoir « réactivé » en 1996 l’autonomie qu’il avait accordée à l’Église d’Estonie en 1923, à la faveur de l’indépendance de l’État estonien, et qui a perduré jusqu’en 1945 et l’annexion soviétique. Le patriarcat de Moscou considère que la présence orthodoxe en Estonie, née de l’extension de l’État et de la population russe au XVIIIe siècle, et qui est demeurée sous l’Église russe jusqu’en 1923, bénéficie du statut d’Église autonome qu’il lui a accordée en 1920 et qui a été restaurée de facto, sous forme diocésaine en 1941, et confirmée en 1993. Le conflit s’est soldé, en 1996, par une rupture de communion entre les deux sièges qui a trouvé sa résolution dans les accords dits de « Zurich », signés la même année, et entérinant un statu quo pourtant contraire à l’ecclésiologie orthodoxe puisque supposant la co-existence de deux juridictions sur un même territoire.

On passera ici sur les arguties canoniques ainsi que sur les reconstructions idéologiques et les réductions symboliques que l’on trouve de part et d’autre de la querelle (dont inévitablement les grandes questions du Droit, de l’identité, de la liberté que les deux camps se renvoient).

On retiendra, par souci de complétude, que les facteurs culturels, politiques et géopolitiques pèsent d’autant plus sur ce débat qu’ils en demeurent le non-dit, si ce n’est l’impensé. À savoir : a) l’imbroglio local que représentent les vagues successives de russification par l’impérialisme russe (1710-1917), d’estonisation par le nationalisme autoritaire puis dictatorial estonien (1920-1940), de soviétisation par le totalitarisme soviétique (1941-1991), de désoviétisation mais aussi de dérussification par le néonationalisme estonien (1991-aujourd’hui) ; b) l’enjeu international que représente cette zone tampon dans le processus d’isolement de la Russie par rattachement à l’Union européenne ou à l’OTAN des pays frontaliers relevant traditionnellement de sa sphère d’influence (pays baltes, Ukraine, Géorgie) que mènent les États-Unis depuis 1989 (et le risque d’instrumentalisation qui s’ensuit pour les deux patriarcats, par le Kremlin bien sûr, mais aussi par la Maison-Blanche).

On observera enfin que la signature des accords de Zurich n’a pas empêché, sur place, la poursuite d’une lutte de positionnement où la prévalence institutionnelle, appuyée par le gouvernement, des Constantinopolitains se confronte à la prépondérance sociologique, fondée sur le nombre, des Moscovites, l’ensemble ne constituant jamais qu’une minorité sur fond de luthérianisme et de sécularisme dominants.

Pour revenir à Ravenne, les déclarations des uns et des autres invitent à la reconstitution suivante : l’évêque Hilarion a récusé la présence, ex officio, d’une délégation de l’EAOK, en arguant qu’accepter cet état de fait reviendrait à acter une reconnaissance de facto, mais non sans proposer que les membres de ladite délégation soient assimilés à la représentation de Constantinople. Le métropolite Jean a répondu à cette objection en proposant que et la présence de l’EAOK et le déni de reconnaissance de Moscou soient portés comme tels dans la déclaration finale. L’évêque Hilarion a décliné cette proposition en soulignant que Moscou, pour sa part, n’imposait pas la présence d’Églises qui ne sont pas unanimement considérées comme autocéphales (OCA, Amérique) ou autonomes (Japon). La partie catholique a jugé qu’il s’agissait d’une affaire intra- orthodoxe. En l’absence de solution, la délégation russe s’est retirée. 

2) Comment a été interprété ce retrait ?
Du point de vue de Constantinople, l’absence de Moscou, on l’a dit, ne saurait entacher la légitimité du document de Ravenne dont les conclusions, ont été approuvées, souligne Jean de Pergame par « l’ensemble des autres délégations orthodoxes présentes »

Du point de vue de Moscou, au contraire, et selon les mots de l’évêque Hilarion, « l'absence de la plus grande Église orthodoxe dans le dialogue, celle dont le nombre des membres excède le nombre global des membres de toutes les autres Églises orthodoxes, en met en doute le caractère légitime ».

Sur le critère du nombre, Constantinople a répondu, par la bouche de Jean de Pergame, « qu’une déclaration si rude doit être comprise comme une expression d’autoritarisme dont le but est de montrer l’influence de l’Église de Moscou [...], mais tout ce à quoi Moscou est arrivé, c’est à s’isoler puisque les autres Églises orthodoxes ne l’ont pas suivie et sont au contraire restées fidèles à Constantinople ».

Ce à quoi Moscou a rétorqué, toujours par la bouche de l’évêque Hilarion que de tels « commentaires ainsi que le texte final [...] peuvent donner l'impression que le patriarcat de Constantinople a délibérément poussé le Patriarcat de Moscou à quitter le dialogue, pour pouvoir prendre des décisions qui auraient été impossibles avec la participation du Patriarcat de Moscou ».

Du point de vue catholique, on a insisté sur le caractère forcément interne à l’orthodoxie du débat sur la question territoriale de l’Estonie et on a voulu considérer, au moins dans un premier temps, tout en faisant état de « tristesse, souci, regret », que l’absence du patriarcat de Moscou ne pouvait minorer l’importance du document. Dans un deuxième temps, toutefois, le cardinal Kasper a à nouveau noté, comme il l’avait fait précédemment « la difficulté permanente pour le dialogue international catholique -orthodoxe » que représenterait un désaccord sans solution entre Constantinople et Moscou, et n’a pas hésité à réitérer sa proposition... de médiation( !) entre les deux patriarcats. Le père Federico Lombardi, le porte- parole du Vatican, a souligné la crainte que l’on éprouve, du côté catholique, à déboucher sur une impasse en déclarant combien il espérait « que de telles difficultés intra-orthodoxes ne porteront pas préjudice au dialogue ». Autant dire que Rome n’envisage pas une absence durable, voire définitive de Moscou. Or, dans le même temps, réduire la querelle à la simple question de l’Estonie ne semble guère plus possible. À rebours du tableau quelque peu psychodramatique qui a pu en être brossé, il se pourrait bien la dispute de Ravenne, laisse voir une crise plus importante qu’attendue, plus structurelle que conjoncturelle. 

D. Quel débat plus profond cache cette polémique ?

1) En quoi la rupture de Ravenne accomplit- elle la crise de Belgrade ?
La session précédente, la IXe en titre, à Belgrade, en 2006, avait vu poindre les prodromes de la crise. L’évêque Hilarion avait alors contesté le parallélisme supposé par le document de travail entre la « communion avec Rome » en Occident et la « communion avec Constantinople » en Orient comme condition et/ou critère d’ecclésialité, de catholicité, de conciliarité. Son objection était de principe, reposant aussi bien sur le rejet d’un modèle unique de structuration que sur l’affirmation de la complétude de l'Église Orthodoxe. Déjà opposé à l'évêque Hilarion, le métropolite Jean de Pergame avait insisté sur la nécessité de maintenir la mention de Constantinople symétriquement à celle Rome, et avait proposé d’amender la comparaison en la restreignant : la communion avec l’un ou l’autre siège demeurait le critère « bien que cela  fût compris différemment ». Hilarion avait refusé le compromis. Le cardinal Kasper avait soumis la motion au vote et qui avait recueilli une forte majorité y compris orthodoxe. L'évêque Hilarion avait dénoncé la méthode du scrutin démocratique pour résoudre des problèmes dogmatiques et avait réclamé l’adoption du consensus. Le cardinal Kasper avait pris note de la protestation et promis un réexamen de la question controversée.

Selon les sources russes, le comité de rédaction aurait proposé, en février 2007, une formulation acceptable pour Moscou qui ne mentionnait plus la « communion avec le siège de Constantinople ». À la veille de Ravenne, l'évêque Hilarion avait réaffirmé que « toutes les Églises orthodoxes reconnaissent la primauté d'honneur du patriarche de Constantinople, mais nous ne pouvons pas en accepter l'interprétation élargie que Constantinople cherche à en faire. Les participants orthodoxes ne sont pas autorisés à "inventer" un modèle ecclésiologique afin que le patriarche de Constantinople puisse occuper une place équivalente à celle que le pape occupe dans l'Église de Rome ». Il avait prévenu que « la question ne saurait souffrir compromis ».

2. Quelle vraie fracture révèle Ravenne ?
Le retrait de la délégation russe, à Ravenne, a permis, à l’évidence, que la première mouture de la formule disputée soit (ré) intégrée dans le document final puisque le paragraphe 39 commente ainsi l’activité conciliaire de l’Occident et de l’Orient chrétiens après le schisme : « les deux Églises continuaient à convoquer des conciles dans les moments de crise grave. À ces conciles participaient les évêques des Églises locales qui se trouvaient en communion avec le siège de Rome, et de façon similaire, même si cela était compris d'une manière différente, les évêques des Églises locales qui se trouvaient en communion avec le siège de Constantinople ».

C’est précisément la vision que dénonce, au nom de Moscou, l’évêque Hilarion : « le critère de catholicité dans l'Église orthodoxe a toujours consisté dans la communion eucharistique et canonique des Églises locales entre elles, et non pas dans la seule communion avec le siège de Constantinople ».

Et c’est précisément la vision qu’endosse, au nom de Constantinople, le métropolite Jean : « Dans l’Église d’Orient, bien que ce ne soit pas en termes de pouvoir, mais d’initiative et de coordination, la primauté revient à Constantinople ».
En d’autres termes, c’est bien la conception même de la primauté qui s’est trouvée être discutée, à Ravenne, entre Constantinople et Moscou. 

De quelques interrogations conclusives
On ne peut qu’énumérer quelques-unes des questions que suscite nécessairement la contemplation de ce clivage :

— comment deux parties s’uniraient lorsque l’une se désunit ?

— quelle primauté peuvent accorder, hypothétiquement, Constantinople et Moscou à Rome si elles ne réussissent pas à s’accorder, entre elles, pratiquement, sur le sens de la primauté ?

— quel est le poids des différences théologiques réelles et des opportunismes dans le différend entre ces deux patriarcats et ceux qui les incarnent ?

— peut-on prétendre servir l’unité pan–orthodoxe et ne pas tout faire pour en assurer la manifestation ?

— peut-on se sentir investi d’une sorte de devoir et de capacité historique envers le plérôme orthodoxe sans susciter autour de soi une logique de concertation ?

— qui, dans le monde orthodoxe, pourrait aujourd’hui surprendre en prenant sur lui d’assumer une diaconie de l’unité qui passerait, dans le respect de la tradition et de la  taxis, par l’épreuve de vérité consistant dans les révisions et les aménagements canoniques que les bouleversements du XXe siècle ont rendus urgentissimes ?

— la poursuite de la commission est-elle envisageable sans la participation du patriarcat de Moscou et cette participation est-elle envisageable sans une minoration, même relative, du document de Ravenne ? Et si cette minoration a lieu, de quelle valeur alors apparaîtra la commission ?

— le modèle de dialogue que représente Ravenne, typique d’un œcuménisme institutionnel, fait-il encore sens ?

— y a-t-il grand sens à agiter une espérance œcuménique abstraite (« la primauté ») alors qu’une rencontre entre le pape de Rome et le patriarche de Moscou demeure pure hypothèse et que toute rencontre entre le patriarche de Constantinople et de Moscou apparaît difficultueuse ?

-est-il sérieux et fraternel de toujours minimiser, face au monde catholique, le sentiment pourtant prégnant de différence qu’éprouvent les orthodoxes et que le patriarche Bartholomée n’avait pas hésité, dans un de ses discours américains, à qualifier d’ « ontologique » ?

— s’il serait déplacé d’accuser Rome de double jeu dans cette affaire, le Vatican peut-il s’empêcher pour autant de mettre à profit, sur le plan tactique, la division que lui présentent les orthodoxes ?

— Rome a-t-elle vraiment renoncé à la stratégie de l’union par « appartements » ?

Ces questions reviennent au fond à une seule : comment une entreprise œcuménique finit-elle par déboucher sur une fracture intra-confessionnelle ? Nul doute qu’il y a là à un mystère à méditer. Mais s’étonnera-t-on que, in fine, le Saint–Esprit se révèle une fois de plus le champion de l’antisystème ? 

Jean- François Colosimo

PS. Dernière nouvelle. Cette fin de semaine, le pape Benoît XVI rencontrait les cardinaux à la veille du consistoire au cours duquel il créera vingt-trois nouveaux membres du Sacré Collège. La deuxième session, le vendredi 23 novembre, était placée sous le signe de l'œcuménisme. On lira ci-dessous, pour information, (et libre à chacun d’interpréter ces faits à sa guise), comment Zénit, l’agence la mieux informée sur le Vatican, relate les échanges : en ressortent la place prépondérante de la doctrine sociale comme ferment de communion, la mise en avant de la contribution russe à cet effet, l’ importance soulignée de la visite du patriarche de Moscou, Alexis II, à Paris parmi les grands rendez-vous internationaux de l’unité et... l’absence de toute mention explicite de Ravenne dans le compte-rendu  (ce qui ne sera pas le cas, bien sûr, dans la déclaration finale qui en fera le rappel) ! Passons sur les variations stratégiques, renversements d’alliance ou manœuvres compensatoires, qui semblent se déduire de cette option. Ni larmes, ni sourires, il faut en retenir que le real-œcuménisme du front commun contre la sécularisation (minimalisme doctrinal, maximalisme moral) est en train de supplanter le romantisme internationaliste de l’œcuménisme dogmatique « ancien style » (dialogue maximum, résultat minimum). Et que c’est là, par le privilège accordé incidemment à l’engagement, à l’action, à l’immédiateté, et donc à l’efficacité, un probable effet de la mondialisation sur les Églises à travers le médium et le mythe de l’évangélisation.  

« ROME, Vendredi 23 novembre 2007 (ZENIT.org) –L’enseignement social de l’Église et sa mise en œuvre constituent un des domaines les plus "prometteurs" pour l’œcuménisme, estiment les cardinaux consultés par Benoît XVI sur le thème de l’unité des chrétiens. C’est ce qu’indique un communiqué du Saint-Siège. [...] Benoît XVI a introduit brièvement la réflexion sur le thème choisi par lui : le dialogue œcuménique à la lumière de la prière du Seigneur et de son commandement : "Que tous soient un", Ut unum sint. Après un exposé du cardinal président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, Walter Kasper, les cardinaux ont pu échanger sur le thème. [...]"La doctrine sociale de l’Église et sa mise en œuvre ont été notamment indiquées comme l’un des domaines les plus prometteurs pour l’œcuménisme". [...] On se souvient que le mercredi 7 novembre, à l'issue de l'audience générale, Benoît XVI a salué Mgr Innocent de Chersonèse, ordinaire des paroisses du patriarcat de Moscou en Europe occidentale. L'archevêque Innocent a remis au pape la traduction française des Fondements de la doctrine sociale de l'Église orthodoxe russe, publiée récemment aux Éditions du Cerf. Des évènements significatifs ont également été évoqués comme le 3e rassemblement œcuménique européen qui a eu lieu en Roumanie, à Sibiu, du 4 au 9 septembre 2007, la rencontre œcuménique et interreligieuse promue à Naples par la Communauté de Sant’Egidio, en octobre dernier, mais aussi l’importante visite du patriarche de Moscou, Alexis II, à Paris, ainsi que le grand rassemblement "Ensemble pour l’Europe 2007" animé par plus de 240 communautés et mouvements chrétiens, qui a eu lieu cette année en Allemagne, à Stuttgart, le 12 mai. Pour sa part, le cardinal Walter Kasper avait auparavant brossé l’état de la question par un exposé intitulé : « Informations, réflexions, et évaluations du moment actuel du dialogue œcuménique". Il a distingué trois domaines principaux : les relations avec les Églises orientales anciennes et avec les Églises orthodoxes, les rapports avec les communautés ecclésiales nées de la réforme du XVIe s., et les relations avec les mouvements charismatiques et pentecôtistes qui se sont développés surtout au siècle dernier. Le cardinal Kasper a ainsi indiqué les progrès obtenus et les défis encore à affronter ».

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