Ingrid
Betancourt, l’anamnèse, et la France. Vices et vertus de l’Amérique. Au fond du chaudron libanais. L’Europe a
rendez- vous au Kosovo. Remarque sur une liberté de l’Eglise de Russie. Une
encyclique papale qui n’ignore pas les coups de patte.
Lire la
lettre d’Ingrid Betancourt que Le Monde a eu raison de donner en
intégralité. La lire en compassion et en gratitude. Lire ses mots de prisonnière,
venus du fin fond de l’Amazonie, sur ses enfants, sur ses espoirs, sur sa
désespérance. Et relire ses mots sur la France. Des mots opportuns, certes,
pour ouvrir à la sommation, en forme de supplique, du président Sarkozy. Des
mots vrais surtout. Une parole qui vaut rappel. Comme de ces éclairs qui,
heureusement, surprennent en les zébrant les grandes nuits de l’oubli. Comme
une anamnèse salutaire. La France, qu’évoque et qu’appelle cette missive jetée
par delà les océans, qu’elle convoque, n’existe peut-être plus chez
nous. Mais elle existe là- bas. Et le monde nous redit qu’il n’est pas prêt à
faire sans elle, qu’il refuse notre abdication.
« L’Iran ne travaille pas à la bombe atomique.
L’Iran a arrêté ses recherches militaires en 2006. L’Iran ne devrait achever
son programme civil qu’entre 2013 et 2015 » Qui parle ainsi ?
Ahmanidejad ? Non, les experts, signataires d’un rapport commun aux seize agences
de renseignement US. Qu’en dit Bush qui, hier encore, appelait au
« juste » bombardement de Téhéran ? Rien. Ou presque rien.
Vertus et vices de la « république impériale » que forment, selon le
mot de Raymond Aron, les Etats-Unis. D’un côté, Cicéron et la défense du droit ;
de l’autre, César et l’apologie de la force. Entre un empressement au mensonge,
pour l’endosser ou le dénoncer, que seule peut expliquer l’intégration des
Tables de la Loi à la religion civile américaine. Une dérive biblique, si l’on
préfère, que l’on aurait tort de transformer en exemple démocratique.
Au Liban, pour la septième fois, l’élection
présidentielle vient d’être reportée. Zéro accord sur l’amendement constitutionnel
qui rendrait possible la candidature, pourtant jugée consensuelle, de
Michel Souleïmane, le chef de l'armée. Quel chemin de crête devrait emprunter
le Pays des Cèdres, dans sa vocation singulière à témoigner d’une arabité qui
est aussi chrétienne, afin d’échapper à la bataille d’ombres que se
livrent, sur son territoire, ces deux
puissances musulmanes extrêmes que sont l’Arabie saoudite et l’Iran – et
qui reconduisent ainsi, à la démesure
d’aujourd’hui, l’affrontement originel entre sunnites et chiites ? Les
destins croisés, à rebours des projections et des prévisions, de l’orthodoxe
Tarek Mitri, qui siège au gouvernement, et du maronite Michel Aoun, qui est
allié au Hezbollah, ne laissent pas d’interroger.
L’Europe a rendez- vous au Kosovo. Une fois de
plus, son destin se joue au cœur de ces Balkans où sont venus mourir tous ses
rêves impériaux. Inutile de revenir sur
les malheurs du passé, la défaite du
champ des Merles en 1389, la pluie de bombes de 1999. Inutile de souligner que,
à la purification massive, a succédé une purge silencieuse. Pour ce qui est du proche avenir, on en connaît la trame. A partir d’aujourd’hui,
dix décembre 2007, Pristina peut à tout moment, et unilatéralement, déclarer l’indépendance.
Washington la reconnaîtra immédiatement. Bruxelles finira par l’admettre. Commencera,
du même coup, une épreuve redoutable
pour l’Europe. Comment ménagera-t-elle un futur libre des malédictions d’hier.
Comment dira-t-elle non, surtout, à la désertification symbolique d’un
lieu de mémoire crucial pour tous les orthodoxes? La liste du patrimoine
mondial de l’Unesco inclut Dečani,
Gračanica, Peć, Ljeviška, sans oublier tous les autres monastères, toutes les
autres églises. Or ce ne sont pas là des musées, mais des lieux de vie, des
lieux de foi. Des pierres vivantes donnent sens à ces ouvrages de pierres. Ici,
en regard de la liberté fondamentale que supposent la foi et l’exercice de la
foi, et qu’il s’agit de préserver sans compter, l’Europe ne joue rien
moins que son âme.
Faut-il y insister ? Force est de noter que, de toutes les sièges orthodoxes, seul le Patriarcat
de Moscou semble avoir assez de liberté pour affirmer son souci du devenir de
la Serbie et du Kosovo. Ce qu’il a fait par la bouche de Cyrille de Smolensk. On
invoquera peut-être le Kremlin, Sergueï Lavrov, le panslavisme. Le lien n’est
pas si sûr. J’inclinerais même à penser le contraire et il suffira là- dessus
de se remémorer les liens ancestraux, constants, de « sororité »,
vraie et vécue, entre ces deux Eglises. On accusera sans doute « puissance ».
Mais il faudra admettre, en retour, qu’elle peut donc être de quelque utilité.
Je crois en fait, et surtout, que l’on aurait tort de sous- estimer l’effet de
nouveauté que cause une telle franchise d’allure, cette parrhesia qu’évoquent
les Pères, et que seule procure la conscience de la souveraineté, la certitude d’être maître de son sort, à tout
le moins de sa parole. En clair, de ne pas être otage au point d’en
devenir muet sur la plus élémentaire charité, voire solidarité.
Benoît XVI didascale, professeur, pédagogue et
même, en un sens, au bon sens du terme, éternel étudiant en
théologie : c’est ce que prouve, cette fois encore, l’encyclique Spes
Salvi que Rome vient de publier. L’espérance, la plus démunie des vertus
théologales à en croire Péguy, en ressort rayonnante. L’étude, qui porte aussi
l’empreinte méditative du cardinal
Cottier, l’ancien théologien de la Maison pontificale, est sûre, superbe
irréprochable. Elle embrasse les deux testaments, les Pères, la scolastique,
les débats contemporains. Elle répond enfin à l’abîme métaphysique qu’ont
creusé la fin du communisme et le reflux des messianismes athées quant au
phénomène de la croyance chez l’homme contemporain. J’écris
« enfin », et suis tenté d’ajouter « peut–être un peu tard»,
comme cela avait été le cas des encycliques sociales, au XIX e siècle, ces
réponses malheureusement différées face à l’avènement du socialisme. Mais
l’essentiel n’est pas là. Benoît XVI, matois, lance, au cours de son
argumentation qui vise Marx, deux coups
de patte que ne peut manquer de noter le lecteur qui n’est pas catholique :
l’un contre le protestantisme, l’autre contre l’orthodoxie. Il égratigne, en
préambule, Luther, et conteste son interprétation qu’il qualifie de
« subjectiviste » de l’hypostasis, ce terme-clé qu’emploie l’Apôtre dans l’épître
aux Hébreux au cœur d’un verset
fameux dont Benoît XVI cite naturellement selon la Vulgate: « la foi est la substance des choses que l’on
espère ». C’est la thèse classique selon laquelle le sécularisme des
Lumières naît de l’individualisme réformé. Certes, mais la théologie orthodoxe
comprend, elle, ce subjectivisme comme une réaction à l’objectivisme faussé de
la papauté et lie les deux dans une vision unitive du christianisme occidental
et de son double échec à expérimenter la vérité comme communion.
L’orthodoxie, précisément, il en est question vers la fin de l’encyclique, au registre des fins dernières. Benoît XVI
revient habilement, mais aussi manifestement avec conviction, sur le feu du
Purgatoire. C’est une défense, cette fois, de la révélabilité des dogmes. La
théologie orthodoxe ne peut pas plus s’accorder avec cette doctrine singulière
qu’avec la conception, plus générale, qui la porte, de l’évolution doctrinale.
Car c’est bien, entre autres questions, sur le feu du Purgatoire qu’ont buté
les débats de l’ultime concile d’Union, à Ferrare-Florence, peu avant la chute
de Constantinople. Benoît XVI le
sait, qui mitige d’ailleurs sa position
en rappelant que pour « d’éminents théologiens contemporains » (en
l’occurrence Balthazar, grand lecteur des Pères grecs), « le feu, c’est le
Christ ». Dont acte, même si une différence plus essentielle persiste, à
la lecture du document, entre l’Orient
et l’Occident quant à la nature de l’anticipation eschatologique dés ici-bas. Mais, peu importe ! Au moins,
pour l’instant. Cette encyclique est réjouissante en cela, aussi, qu’elle
est profondément latine et qu’elle montre combien le débat œcuménique ne
peut faire abstraction des identités, des histoires, des herméneutiques. Grâces
soient donc rendues à Benoît XVI de le laisser voir sans fard et avec style.
Jean-
François Colosimo
Tous les vendredis, de 7h à 8h30, retrouvez Jean-François Colosimo (Orthodoxie.com)
et Jean-Luc Mouton (Réforme),
autour de Louis
Daufresne, pour un commentaire œcuménique de l’actualité sur Radio Notre-Dame (100.7 FM en région
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