Dans un article publié le samedi 26 janvier 2008 dans le quotidien La Croix, M. Michel Stavrou, professeur à l'Institut Saint-Serge, évoque la situation douloureuse des sans-papiers en France et dénonce leur assimilation à des délinquants de la part de l'Etat. Il rappelle en contrepoint la figure de saint Jean Chrysostome et l'exemple de sainte Marie (Skobtsov) et saint Dimitri (Klépinine) de Paris qui ont donné leur vie pour des réfugiés considérés par eux comme des icônes vivantes du Christ. Nous vous invitons à lire l’article ci-dessous.
Les sans-papiers sont nos frères
La nuit du 15 décembre dernier, un homme est mort de froid près de la place de la Concorde, à Paris. Un sans-papiers de 40 ans prénommé Raphaël.
C’est en se rendant de chez lui à l’église, un jour d’hiver, que saint Jean Chrysostome, dont on fêtait récemment le 16e centenaire de la mort, fut bouleversé à la vue de mendiants gisant sur le sol. Il exhorta, jusqu’au bout, ses fidèles à prendre au sérieux le service des pauvres qu’il appelait une « liturgie ». Le Christ s’étant lui-même identifié aux « plus petits » (Matthieu 25,45), cette « liturgie » découle, prolonge, authentifie la Liturgie eucharistique. Aux matines du Jeudi Saint, les orthodoxes chantent : « Venez, fidèles, les cœurs élevés, jouissons de l'hospitalité du Maître et de la Table immortelle préparée dans la chambre haute, instruits d’une parole sublime par le Verbe que nous magnifions. » Cette hospitalité du Maître, nous sommes appelés à la faire rayonner, à travers nous, bien au-delà de nos églises. Pendant la deuxième Guerre mondiale, des spirituels russes réunis à Paris autour de Mère Marie Skobtsov et du Père Dimitri Klépinine, tous deux récemment canonisés, travaillèrent sans relâche à soigner des miséreux non seulement chrétiens mais juifs, reconnaissant en tout visage humain l’icône vivante du Christ.
Depuis l’époque de Chrysostome, l’humanité a beaucoup progressé au plan du confort matériel à travers les révolutions industrielle et techno-scientifique mais la misère des réfugiés politiques ou économiques atteint toujours nos portes et nos églises. Or, les solidarités élémentaires se sont dégradées. Certes, on ne peut raisonnablement encourager les flux migratoires des pays défavorisés vers l’Europe qui a ses propres difficultés. Pour autant l’étranger sans papiers doit-il être stigmatisé comme un vulgaire délinquant ? Un ministère français à l’intitulé douteux laisse entendre que l’identité nationale serait menacée par l’immigration, et le Code français du séjour des étrangers stipule (article L. 622-1) que quiconque facilite même indirectement la circulation ou le séjour irréguliers d'un étranger est passible d'une peine de cinq ans de prison et de 30.000 euros d’amende.
Dans ses vœux pour la nouvelle année, le président de la République a appelé à une « politique de civilisation ». Dans l’esprit du sociologue Edgar Morin, auteur de ce concept, cette orientation viserait à remettre l’homme au centre de la politique, en tant que fin et moyen, et à promouvoir le bien-vivre au lieu du confort matériel. L’un des signes élémentaires de l’humain, c’est l’hospitalité, en grec philoxénie, « amour de l’étranger ». Même les sans-papiers sont nos frères. La vision eschatologique du jugement dernier est en quelque sorte l’horizon sur lequel se déploie la réalisation de l’homme conformément au plan de Dieu, toutes choses étant engagées dans une transfiguration secrète en Christ. Si l’Eglise a un sens, c’est parce qu’au-delà des exclusives et des fragmentations, elle est offerte « pour la vie du monde ».

