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dimanche 27 janvier 2008

Recension : Michel Quenot, "Du visible à l’invisible"

Quenot_image_2Michel Quenot, Du visible à l’invisible, Cerf, Paris, 2007, 126 p. (collection « Théologies »).
Rompant avec sa série de médiations thématiques sur les icônes, le père Michel Quenot, dans cette réflexion au caractère plus philosophique et plus abstrait qu’à l’accoutumée, aborde le thème du pouvoir des images, spécialement dans le monde moderne qui a donné à celles-ci une place qu’elles n’avaient jamais eue auparavant. S’inspirant des essais de la philosophe Marie-José Mondzain et surtout du psychanalyste Serge Tisseron, qu’il cite régulièrement, il constate la prolifération actuelle des images par le biais des nouveaux médias. Il souligne que les images ne sont pas neutres mais exercent sur l’âme un pouvoir, supérieur à celui des mots et à celui des sons, en vertu duquel non seulement elles nous informent, mais encore nous forment et nous transforment, pour le meilleur ou pour le pire.

Grâce à la charge émotionnelle qu’elles véhiculent, elles touchent le spectateur en fonction de son propre état émotionnel ou spirituel, générant en lui des réactions diverses. Elles s’accumulent dans notre mémoire (où elles conservent une partie de leur force), alimentent notre imagination, exacerbent notre désir, notre crainte ou notre agressivité, et par là nourrissent et développent nos passions. Les images de synthèse, aujourd’hui très présentes dans les films ou les jeux vidéos, brouillent la frontière entre la réalité et la fiction. La vitesse de défilement des images au cinéma ou à la télévision, accroît la fugacité du réel et contribue à sa dissolution. Les images fixes (celles des photographies) comportent un autre risque : celui de parcelliser et de figer la réalité. D’un autre côté, par leur charge émotionnelle, les images soutiennent l’intérêt du spectateur au point de devenir pour lui des idoles, et cela d’autant plus que les images n’exercent plus aucun rôle de médiation, ne sont pas une porte donnat accès à l’invisible, mais replient au contraire l’homme sur le visible et en définitive sur lui-même. Les techniques numériques modernes, qui permettent à volonté associations et déformations, sont à même de fausser considérablement notre vision du monde. L’abondance et la succession rapide des images entraînent à la superficialité du regard et à l’indifférence.
Il ne faut cependant pas seulement incriminer les techniques nouvelles. L’auteur montre comment l’art du XXe siècle a fortement contribué, en déconstruisant l’image, à dissoudre les formes et à déstructurer la perception du réel.
Dans le domaine de l’iconographie religieuse, où la querelle iconoclaste a bien montré les enjeux de l’image et le « lieu d’affrontement » qu’elle constitue, l’art religieux occidental a provoqué, à partir de la Renaissance, une véritable dérive de l’image. «Malgré ses thèmes empruntés à la foi chrétienne, cet art débridé, rationaliste et passionnel, projette une vision païenne», marquée par un «oubli de l’Invisible». «À son apogée, vers 1700, dans le monde catholique européen, le baroque des églises offre souvent une orgie d’éléments décoratifs qui détournent de l’essentiel et jouent avec nos émotions. Mélange de pudeur et d’impudeur, de sensualité déguisée et de compromission intérieure antichrétienne, cet art s’oppose à la vie par sa dimension illusoire, sa facilité et son refus de s’engager». L’art religieux occidental des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, «empreint de sensualité déguisée, témoigne de l’état d’une partie de la chrétienté». Ses «images pieuses font écran à une vraie rencontre avec le monde d’En-haut qu’elles pastichent et dénaturent» ; «naturalises, sans fondement solide et faisant appel à l’émotionnel, elles n’offrent qu’un vernis d’éternité ; «les êtres qu’elles représentent sont trop charnels pour provoquer en nous un sursaut vers l’invisible». L’art religieux occidental du XXe siècle n’améliore pas la situation : plus au service de la gloire de ses créateurs que de celle de Dieu, son contenu contribue souvent à déformer la foi chrétienne. «Parler dans certains cas d’un christianisme travesti n’a rien d’exagéré. Les décors absurdes de nombreux lieux de culte renvoient à un temps révolu. La soumission aux goûts de la masse introduit les passions dans un lieu qui devrait refléter l’intégrité.» La redécouverte de l’icône dans le monde catholique laisse l’auteur sceptique en raison de son contexte : « cette redécouverte paraît pleine d’embûches. Brûler les étapes condamne à banaliser l’icône, qui, à peine découverte, risque d’être réduite à une image religieuse, émotionnelle, naturaliste, étrangère au jaillissement liturgique dont elle est l’écho. Comment peindre une icône sans connaître son terreau, sans communier aux textes liturgiques et à l’esprit qui la fondent ? »
Ces critiques du statut de l’image dans le monde moderne, tant profane que religieux, occupent la plus grande place dans le livre (p. 7 à 96) et il reste malheureusement à l’auteur moins d’une vingtaine de pages à consacrer à l’icône orthodoxe, qui constitue, par sa nature et par ses effets, l’antithèse de l’image en ses formes négatives telle qu’il l’a précédemment décrite. Le caractère positivement formateur et structurant de l’icône pour la vie psychique et spirituelle de l’homme aurait mérité plus que quelques remarques sommaires, générales et décousues : une véritable démonstration, illustrations à l’appui. On éprouve donc, après avoir terminé la lecture de ce livre, une nette impression d’inachèvement. L'auteur reconnaît d'ailleurs lui-même, dans son introduction, le caractère "partiel et partial" de son étude. On attend donc qu'il la complète.
Jean-Claude Larchet

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