Stéphane Bigham, Épiphane de Salamine, docteur de l'iconoclasme ? Déconstruction d'un mythe. Préface du P. Nicolas Ozoline, éditions Médiaspaul, Montréal et Paris, 2007, 245 p.
Saint Épiphane de Salamine, un Père de l'Église qui vécut à Chypre au IVe siècle s'est vu, depuis la controverse iconoclaste, attribuer cinq textes dénonçant la vénération des icônes comme étant une forme d'idolâtrie. En accord avec la religion juive, il aurait interprété le 2e commandement comme étant une interdiction absolue de toute image. On a ainsi fait d'Épiphane le dernier témoin d'un christianisme primitif aniconique et iconophobe et le précurseur des iconoclastes du VIIIe siècle.
Dans cet ouvrage, le Père Stéphane Bigham, spécialiste d'iconologie et auteur de plusieurs livres sur l'icône, se propose de laver saint Épiphane de ces accusations d'iconoclasme qui ont, depuis des temps anciens jusqu'à nos jours, pesé sur lui.
À cet effet, il a constitué un dossier où sont présentées successivement : la traduction de tous les textes incriminés ; la controverse qui eut lieu à l'époque byzantine entre les iconoclastes qui s'appuyaient sur l'autorité de ces textes et saint Jean Damascène et saint Nicéphore qui doutaient de leur authenticité ; les diverses prises de position des historiens modernes à ce sujet.
Après avoir soumis à un examen critique les pièces de ce dossier, le Père Stéphane Bigham en arrive aux conclusions suivantes :
— les arguments contre l’authenticité des écrits iconophobes attribués à Épiphane de Salamine sont suffisamment probants pour justifier le rejet de l’hypothèse de certains historiens qui fait lui l’auteur de tous ces écrits tout en accréditant ainsi son image iconophobe. Seul le Post Scriptum grec de la Lettre à Jean de Jérusalem est authentique ; or celui ci ne confirme pas le portrait iconophobe d’Épiphane que l’on peut trouver dans les autres documents. Il n’existe aucun témoignage authentique qui permette de considérer Épiphane comme un iconophobe et a fortiori comme un «docteur de l’iconoclasme» ;
— la clé de la détermination de l’authenticité se trouve dans les différences doctrinales et non dans la ressemblance de style littéraire que l’on peut trouver entre les deux groupes d’écrits considérés ;
— il existe un préjugé en faveur de l’iconophobie d’Épiphane de Salamine, et ce préjugé conditionne les spécialistes à ne pas évaluer les arguments pour l’authenticité avec le même soin que les arguments contre l’authenticité ;
— il n’est pas crédible qu’Épiphane de Salamine ait pu prétendre que personne, à la fin du IVe siècle n’ait jamais entendu parler d’images chrétiennes ;
— les écrits iconophobes incriminés manifestent une christologie docète, c’est à dire une christologie qui diminue la pleine réalité de l’humanité au profit de la divinité ; or cela contraste nettement avec les opinions que l’on peut attribuer avec certitude à Épiphane lui-même ;
— l’attitude méprisante envers la matière, que l’on rencontre également dans ces écrits (en accord avec le platonisme et l’origénisme), ne cadre pas non plus avec les opinions d’Épiphane ;
— Épiphane distinguait entre prosternement idolâtrique et prosternement honorifique, or les écrits iconophobes ignorent une telle distinction.
— le Post Scriptum de la Lettre à Jean de Jérusalem a été interprété à travers le prisme déformant d’une traduction latine fautive ;
— il est très significatif que les iconodoules des VIIIe et IXe siècles n’aient cité aucune œuvre théologique iconodoule ni aucun théologien iconodoule du IVe siècle alors que les écrits iconophobes (attribués à S. Épiphane) témoignent de l’existence de ces témoins.
L’auteur considère ces divers arguments comme suffisants pour réfuter la thèse selon laquelle Épiphane de Salamine aurait été un iconophobe et un iconoclaste avant la lettre.
La réfutation de cette thèse ébranle la théorie, très répandue parmi les historiens de l’art contemporains, selon laquelle les premiers chrétiens auraient été hostiles à toutes les images et accrédite au contraire «l’affirmation immuable des iconodoules selon laquelle depuis le temps des apôtres la tradition chrétienne est fondamentalement et foncièrement iconodoule».
Cette étude s’appuie sur des références et une bibliographie abondantes, et offre en annexes des extraits de textes anciens relatifs à la question, parmi lesquels : une traduction de textes patristiques et conciliaires concernant Épiphane ; des extraits de la Vie de saint Épiphane ; des extraits de la Réfutation et destruction du concile de 815 ; des extraits de l’Ancoratus et du Panarion (œuvre majeures d’Épiphane) ; le Post-Scriptum de la Lettre d’Épiphane de Chypre à l’évêque Jean traduite par saint Jérôme ; un extrait de la Vie du patriarche Nicéphore.
Jean-Claude Larchet

