Du bon usage du bloc. Au sujet du Grand Débat de Radio Notre-Dame. Des bonnes feuilles de L’Apocalypse Russe.
De toute son aristocratique tenue, Dimitri Schakhovskoy m’appelle car il entend, dans une prise de position publique, renvoyer à mon bloc et considère normal de m’en entretenir au préalable. Mais faites donc, mon ami, et soyez loué de vos attentions ! Le seul vrai tort que l’on puisse faire aux idées est de les empêcher de circuler. Il est néanmoins un problème avec le Net : c’est qu’il permet toutes sortes de délinquances intellectuelles moins répréhensibles en raison de leur caractère abusif ou pernicieux que pour leur petitesse. Copyright ou copyleft ? Jamais je n’ai aimé faire la police sur mes textes et toujours, ou presque, j’ai laissé qui voulait s’y essayer les citer. Je ne saurais donc me plaindre que le bloc soit repris, discuté, voire anathématisé (eh, oui !). Il est fait pour cela, pour créer le débat dans l’assourdissant silence de nos abdications intellectuelles si volontiers consenties et naturalisées. Je ne saurais même me désoler qu’il soit pillé par ceux qui y trouvent quelque occasion d’échapper au vide sidéral de la langue de bois. Mais de grâce, un peu d’élégance : on se grandit à rendre compte honnêtement de ses dettes, fussent-elles de pensée et de lecture. Surtout, on ne risque pas de se faire traiter de copieur (et right ou left, peu importe).
L’événement est hebdomadaire, on ne saurait trop le souligner. Avec la bénédiction de Bruno Courtois, d’Aymeric Pourbaix, et autour de Louis Daufresne, nous nous retrouvons chaque vendredi matin, Jean-Luc Mouton, le patron de Réforme, et moi-même, au nom d’Orthodoxie.com, pour jeter ensemble, avec un troisième invité, catholique celui-là, et mobile, un regard triple, croisé, contradictoire, et commun sur l’actualité. Un regard chrétien partagé. La démarche ne doit rien aux institutions, et tout aux personnes. Elle n’est pas née d’un comité, d’un programme, mais d’une rencontre. Elle n’est pas embarrassée de convenances, de limites, d’obligations, d’interdictions, mais vit, survit, et revit de l’amitié. Loin des constructions artificielles, elle représente ainsi, par son absence même de prétentions, un dialogue vrai, mené à coups de formules rhétoriques et d’interrogations essentielles, de rires tonitruants et de larmes inaudibles, de pressions et de prévenances ensemble fraternelles. L’événement du Grand Débat, c’est en fait le kaïros œcuménique, toute à sa joie d’être sans arrière-pensées, de se savoir dans la communion à un même souci du monde de Dieu tel qu’il va et qui est bien notre monde.
En bonnes feuilles, et en première pour Orthodoxie.com, un extrait de mon livre, à paraître chez Fayard, fin février, L’Apocalypse Russe, Dieu au pays de Dostoïevski, et tiré du chapitre « Le temps des Assassins ». Pour que l’on voit combien toute actualité appelle un soubassement métaphysique, une exégèse sur le temps long.
« J’étais prêt à mourir non pas demain, non pas aujourd’hui, mais à cette seconde précise confessera, sans savoir qu’il imite Dostoïevski, le repenti Lev Tikhomorov. Le 1er mars 1881, la « traque au gibier royal » que mène depuis quelques années l’organisation terroriste la Volonté du Peuple se solde par l’assassinat d’Alexandre II. C’est l’heure de gloire pour Pobedonostsev qui voit sa doctrine triompher – chauvinisme, panslavisme, influence aux frontières, consolidation des limes, monolithisme politique et social, gel de l’opinion, xénophobie, antisémitisme. La Russie doit entrer de plein fouet dans la modernité. Tout s’accélère. La sobornost, la culture agro-monastique, la collectivité traditionnelle, dans sa forme moins idéelle que réelle, craque. Le grand corps rompt, mais l’individualisme naissant ravage les consciences comme une malédiction. Les quatre-vingt-dix-huit jours fériés et chômés, consacrés aux cycles des fêtes qui font de l’année liturgique une représentation cosmique, deviennent des heures interminables de labeur au rythme cadencé des usines. Coupés de leurs racines, jetés dans un univers étranger, séparés de leur Dieu par la machine, rencontrant d’un même coup l’usine, le taudis, et la misère, les déplacés envahissent des villes hostiles qui elles-mêmes enflent, tournent au cauchemar. Les programmes économiques se succèdent, tantôts libéraux, tantôt dirigistes, l’ouverture des frontières aux capitaux étrangers se conjugue avec la corruption érigée en système. Tableau appelé à devenir classique. C’est un monde de ruines que les Russes abordent, traversé de tentations magiques et de fièvres apocalyptiques. De destructrice, la révolution se révèle autodestructrice. Prise de vertige, la Russie va inventer, du shtetl à Vladivostok en passant par Vilnius, Kiev, Pétersbourg, Moscou, Tiflis, Erevan, le terrorisme suicidaire.
[...]
La page est mal connue ; elle explique pourtant 1917, Octobre rouge. Laissons parler les chiffres qui mêlent tués et blessés graves, visés lors d’opérations d’ « éliminations » ou d’ « expropriations » : d’octobre 1905 à octobre 1906, 3611 fonctionnaires abattus ; de fin 1905 à fin 1907, 4710 simples citoyens ; de janvier 1908 à la mi-mai 1910, 19 957 actes terroristes pour 7634 victimes. On estime, au total, le nombre de morts à 17 000 pour 23 000 attentats sur la période 1900-1917. En 1907, on compte dix-huit victimes par jour et les quotidiens leur réservent un pavé nécrologique en une. Bombes, tirs à l’aveugle, fusillades de groupe ravagent Pétersbourg, Moscou, Kiev, mais aussi les marches, les pays baltes (un policier sur quatre à Riga entre 1904 et 1906 ; 1700 assassinats et 3076 attaques à main armée en 1905-1906), le Caucase (3060 attentats en 1907 dont, déjà, de nombreux rapts et 1732 attaques à main armée ayant causé 1239 morts et 1732 blessés ; le jeune Staline y aura fait ses classes).
[...]
N’importe quel acte de violence prend une valeur subversive. C’est le règne de « l’action directe » et de la « terreur sans cause », ou terreur gratuite. On vise l’agonie du monde ancien, son embrasement, sa disparition. Pourquoi, au nom de quoi, en vue de quelle finalité, on l’ignore, on ne veut pas le savoir. L’apocalypse est jouissance en soi. Et ce, en l’absence radicale de tabous – loin des modèles ascétiques initiaux, le luxe, la perversion, le double jeu avec la police feront le quotidien du terroriste russe à l’aube du XXe siècle. Le recrutement et l’idéologie s’expliquent l’un par l’autre.
[...]
Les revendications des membres de l’Organisation Combat laissent rêveur : un anarchiste, un kantien, un illuministe avec, à leur tête, un aventurier déclaré, indifférent à toute idée abstraite (« Je n’ai lu aucun livre »). Or Boris Savinkov, puisque c’est de lui dont il s’agit, réunit les deux caractéristiques du chef terroriste : un cynisme apocalyptique qui lui fait mépriser la vie, une intelligence technicienne qui lui fait valoriser la mort. D’où le recours systématique, au sein des groupuscules, à un type singulier d’humanité, à commencer par des adolescents en rupture de ban, pour assurer ces attentats-suicide déshumanisants dont la Russie invente alors la forme moderne (y compris les enfants transformés en bombes humaines).
Côté masculin (encore Savinkov : « Comment on fera ? A la japonaise, hara-kiri ! ») : « J’ai soif de vengeance, je veux en finir, je n’ai que trop enduré » (Pierre Karpovitch, étudiant expulsé de l’université) ; « en dépit de tous mes efforts, je ne suis pas mort » (Ivan Kaliaev, après l’attentat contre le Grand-Duc Serge). « Je veux finir martyr. Je veux qu’après ma mort on sache la sublimité sociale de mon geste » (Dimitri Bogrov, l’assassin de Stolypine). Côté féminin (Savinkov toujours lui, se plaira à les surnommer les « nonnes ») : « le temps fuit. Je veux réussir ma vie par ma mort » (Lydie Ezerskaïa, trente-huit ans) ; « J’ai attendu. Trop. Je ne peux plus attendre » (Frouma Froumkine, honteuse de sa laideur) ; « sans le commando, je me serais tuée (Lydie Sture, qui finira par se tuer) ; « je ne peux pas imaginer le chagrin qui ruinera mon cœur s’ils ne me tuent pas » (Marie Spirodonov, dix-neuf ans) ; « je veux mourir » (Evestilia Rogozinikov, munie de cinq kilos de nitroglycérine, scotchés sur le ventre) ; « Un billet aller vers l’immortalité » (Zinaïde Konopliannikov, à l’annonce de la peine capitale) ; « je n’ai de passion que pour le sacrifice (la « camarade Natacha », Eulogie Drabkine, dont la fille Liza, trois ans, sert au transport d’explosifs).
Tous et toutes obéissent en fait au mythe de l’immortalité sacrificielle, de la dissolution du Moi dans ce qui le dépasse, de l’extinction des passions négatives (infériorité, dégoût, culpabilité, haine) dans la renonciation personnelle, de l’abolition de l’individu débile dans la communauté messianique, dans la « Cause ». Mais c’est bien une culture et logique de mort qui les hante et les conduit. En se décrivant victime, le terroriste projette le mal qui le ronge sur le monde extérieur et confond dés lors ce mal avec la vie dont il fait une mort, la sienne, et qu’il lui faut en conséquence annihiler pour en être libéré. « Le monde n’existe pas pour moi » confie Marie Chkolnik à ses juges – sous-entendu : le monde est artifice, mascarade, décor maléfique qu’il faut dissiper au plus tôt, sans attendre.
Aspiration à la sainteté, goût du martyre, impatience eschatologique : l’emprunt, coutures dogmatiques et fil ascétique visibles, éclate chez certains. Dans « le fait de mourir pour mourir que réside la vraie beauté de la vie » enseigne alors Nestroev, sorte de maître des novices nihiliste, en charge des nouvelles recrues. Or c’est chez les catéchisés que l’inversion du catéchisme marche à plein. D’où la véracité religieuse du portrait de Cartherine Brechkov-Brechkovskaïa brossé par Daniel Field : l’enfant qui s’identifiait à Sainte Barbe, immolée par son père pour avoir refusé de se marier, devient, à l’âge adulte, et à l’instar des moniales consacrées, une « fiancée de la révolution », prête à ce sacrifice final qui donnera plein sens à sa vocation. L’organisation, de fraternité, tourne alors à la secte. Ses membres se voient comme les « apôtres de la croix révolutionnaire russe » dont la Terreur est le Dieu. « Les chefs de parti ont créé une religion de la dynamite et du revolver en couronnant la figure du terroriste d’une auréole sainte. Le meurtre et l’échafaud exercent sur les jeunes un pouvoir magnétique » (Vera Figner, repentie) ; « nos attentats sont autant de rites saints » (Marie Benevski, fervente croyante) ; « les demandes du Christ sont claires. Qui les suivra ? Nous les socialistes, nous voulons les mener à bonne fin, nous voulons que le Royaume descende sur terre » (Sassonov, dans une lettre de prison).
Or, l’autoglorification des terroristes, leur élévation, par eux-mêmes, sur les autels sanglants de la dynamite, s’accompagne de l’adulation de l’opinion. L’éducation, l’art, la justice, la presse les célèbrent comme des spirituels épris de liberté. Dans les librairies, triomphe Léonide Andreev, l’écrivain alors le plus lu en Russie, qui compose un monument de pure admiration à leur intention. A la Douma, un député démocrate s’écrie : « Souvenez-vous que le Christ lui-même fut accusé d’être un criminel [...] Et il est devenu un modèle de vertu. Pensez-y, aujourd’hui, en contemplant l’insoutenable violence de l’État ». Dans les universités, dans les lycées, on vénère, à la façon des icônes, les photos des assassins, canonisés pour l’occasion. C’est la culture entière qui se teinte ainsi d’esprit blasphématoire, ou si l’on préfère de faveur accordée au mensonge, en oubliant volontairement ou presque, avec entêtement dans tous les cas, que les martyrs chrétiens allaient vers la mort sans y entraîner quiconque, qu’ils consentaient à mourir mais non pas, au grand jamais, à tuer. »
© Editions Fayard, 2008.
Jean-François Colosimo

