Un mot sur l’intermède. Un autre sur la Russie et l’Île. Un autre encore sur l’Égypte et l’Achoura. La bénédiction du père Matta. Christodoulos : un bilan plus que mitigé, à la vérité. Le cinquantenaire de Vladimir Lossky. Au sujet de la laïcité. D’où parle Michèle Alliot-Marie ? L’argent fou, l’argent criminel. Le dîner à ne pas rater.
Retour au bloc, retour du bloc donc. Retour attendu si j’en crois les signes et signaux ici et là. Un mot d’explication sur l’intermède : après la méditation sur la Nativité, je m’étais donné jusqu’au 13 janvier, le « nouvel an vieux style », comme trêve des confiseurs. Patatras ! Le lendemain de Noël, Claude Durand, le patron de Fayard, m’invitait à clore sans plus de délai le manuscrit, depuis trop longtemps promis et trop longtemps remis, sur la Russie, s’inscrivant dans la suite de Dieu est Américain et formant le deuxième tome de Théologie et Politique. Mission accomplie : L’Apocalypse russe – Dieu au pays de Dostoïevski sera en librairie fin du mois prochain. Mais le mercredi 16 janvier, alors que je venais à midi pétantes de rédiger l’ultime note de l’ouvrage, il me fallait à 12h05, et sans attendre, sauter dans un taxi, destination Orly. L’Atelier culturel du Quai d’Orsay allait me mener et me retenir à Alexandrie pour une petite semaine, jusqu’au 22, puis, au retour, m’attendaient les épreuves de l’ouvrage, le tout accusant ainsi mon retard de quelques jours supplémentaires et remettant à ce lundi notre rendez-vous qui reprend, en conséquence (qu’on se le dise !) sur la plus hebdomadaire des bases.
La Russie ? Je n’évoquerai pas ici mon livre. Je me contenterai de renvoyer à L’île, le long-métrage de Pavel Lounguine qui n’entretient évidemment qu’un vague rapport folklorique à l’Orthodoxie et au monachisme orthodoxe, mais qui est excellemment symptomatique du présent vide identitaire russe. L’œuvre est en effet d’abord politique parce qu’esthétique. Lounguine, sans doute fatigué de passer au vitriol les taxis blues, luna parks, et autres oligarques de l’Est post-communiste, s’est tourné vers les monastères du Grand Nord (en fait l’embarcadère de Kem, sur la route des Solovki) pour retrouver quelque sens, éprouver quelque air pur. Ce faisant, il a couru derrière son acteur- fétiche, Mamonov, l’ancien rocker vedette, qui avait fini par le devancer de toute sa conversion (et qui, à lui seul, sauve, superbe de folie, le film d’une inévitable tentation au chromo sulpicien). Or ce Mamonov électrocuté par le Saint-Esprit, Lounguine a fini par le rattraper, quoique non sans hésitation et en tâchant de le rationaliser un tant soit peu. D’avoir placé l’action dans les années 1970 annule en effet toute vraisemblance historique, mais la thèse implicite n’en ressort que plus actuelle : bourreaux et victimes participent d’un même pays parce qu’ils relèvent d’un même paysage. Cette œuvre, en rien spiritualiste, si ce n’est par le décor, s’inscrit dans le genre du terroir, de la littérature enracinée, villageoise, à la manière d’un Valentin Raspoutine pour qui la piété populaire vaut résistance contre la modernité. Le patriarche Alexis ne s’y est pas trompé, d’ailleurs, en félicitant plus que chaleureusement Lounguine ; lequel s’est précipité pour rappeler, en retour, que L’île est un manifeste parfaitement antimatérialiste au sens où elle invite les Russes à créer une « religion nouvelle ». Or c’est déjà un peu le cas : le film suscite une authentique mode new age à Moscou et Pétersbourg, où il a engrangé des millions de spectateurs et inspiré des centaines de sites web. Raison de plus, pour qui veut saisir combien culte et culture se mêlent en Russie, au point d’aisément abuser les yeux impréparés, d’aller voir L’Île.
Bonheur d’être de retour à Alexandrie, dans mon Égypte, celle de ma jeunesse et du temps passé au Sinaï. D’un côté l’hôtel Palestine, sis dans les anciens jardins du roi Farouk, la houlette de leurs excellences, les ambassadeurs Jacques Huntzinger, Jacques Andréani, et Aly Maher pour les travaux du comité final ; la compagnie éclairante des historiens Henri Laurens, Benjamin Stora, Ismaïl Serageldin, le bibliothécaire de l’Alexandrina, et l’un des plus remarquables intellectuels du monde arabe ; les échanges spirituels enfin avec le Grand Rabbin Sirat et le prince Hassan Ibn Talal de Jordanie, protecteur des Lieux Saints ainsi que des chrétiens d’Orient et grand pourfendeur de tout politiquement correct devant l’Éternel. De l’autre, la rue, la fête de l’Achoura sur le mode sunnite, le jeûne visible et la ferveur éclatante, les mosquées bondées déversant les fidèles en transes sur les trottoirs, les prêches galvanisés, les bras levés dans l’attente de quelque jour de justice ou, à défaut, implorant la fin du monde. L’Égypte est un chaudron en ébullition, dansant sur le volcan, et dont l’argent de l’Amérique ne saurait tarir la vapeur, ralentir l’explosion.
Double échappée au Ouadi Natroun – on ne se refait pas. La première, un matin buissonnier avec le juriste Pierre-Henri Prélot. La seconde, une fois les travaux achevés, tout un après-midi, Georges et Maro Prévélakis, Pendelis et Maria Kalaitzidis, Joseph Maïla et le père Jean- Marc Aveline acceptant aimablement de se laisse enrôler dans l’aventure. Chaque fois, la route du Caire, puis la descente vers le désert, l’ancien Scété. Émotion, nostalgie. Signe des temps à double tranchant, d’apaisement circonstancié ou d’une lassitude communautaire, on voit moins de soldats qu’il y a quelque temps. La deuxième fois, réception plus qu’aimable à Amba Bishoï, crochet rapide par le Deir El Suriani, vêpres à Baramous. Tard, trop tard, le soleil tombe. Et Abou Makkar, le vrai but de ma visite ? A la première clôture, j’implore un moine, lui raconte ma visite d’il y a vingt ans et plus, lui dit ma vénération pour le père Matta El–Miskin, rappelé à Dieu le 8 juin 2006. Le lourd portail s’ouvre. Quelques kilomètres à travers les plantations et nous voilà face au paquebot voguant sur le désert que figure le monastère. Le frère portier, puis le père Walid, le compagnon de toujours de l’Abouna, nous rejoignent. Nous sommes la veille de la fête des noces de Cana. Permission nous est accordée d’entrer dans l’église, de goûter l’office, et de vénérer les reliques de saint Macaire. Dehors, sous l’arche, nous voilà tous à contempler le désert au loin. Mes amis le devinent, le savent, me le font savoir d’un murmure. Ici, l’air même diffère de ce que nous avons vu plus tôt. Ici, l’hésychia emplit l’atmosphère, l’habite, la leste, comme si l’on pouvait y découper des pans entiers de grâce. C’est la prière du père Matta qui s’étend à tout le lieu. C’est la présence du père Matta qui nous recouvre. C’est sa bénédiction que nous ramenons avec nous, sans un mot, dans un sourire partagé de gratitude.
Cinquante ans après sa mort, Vladimir Lossky représente encore et encore la jeunesse de la théologie orthodoxe.
Par delà l’irrémissible part personnelle de toute mort, et la prière qu’elle appelle sans retour, le décès de l’archevêque Christodoulos, le primat de l’Église de Grèce, à la suite d’une longue agonie, appelle néanmoins quelque commentaire tant son pontificat aura été marqué par une mutation religieuse et politique qu’il n’aura pas plus su empêcher que dépasser. Apologète de la nation et du peuple, au point de souvent frôler les abîmes du nationalisme et du populisme dans une sorte de croisement hybride entre les postures d’un Philippe de Villiers et d’un José Bové, ce fervent adepte des médias, jamais à court d’une démagogie pastorale pour s’attacher la jeunesse, aura fini par se démonétiser auprès des politiques qu’il entendait pourtant subjuguer par la puissance supposée de son verbe mobilisateur. Cette façon de chavirer à vouloir trop affronter de face la vague dans l’espoir bravache de mieux la contraindre a fini par caractériser sa politique. Sa campagne contre Bruxelles et l’effacement de toute mention confessionnelle sur les cartes d’identité, sa campagne contre Washington et l’intitulé de la nouvelle République de Macédoine, avec Skopje pour capitale, sa campagne contre la venue de Jean Paul II, puis sa visite enthousiaste à Rome, sa campagne contre Bartholomée Ier, qui n’aura fait qu’accélérer le retour du patriarcat oecuménique dans l’espace civil hellénique auront été de curieux paradoxes, quand elles ne se révélèrent de cuisants échecs, créant ainsi une impression négative d’approximation, si ce n’est de vacance. Car, au fond, Christodoulos lui-même n’aura cessé de troquer la nécessaire laïcisation qu’appelle l’Hellade avec une fantasmagorique croisade contre la sécularisation, confondant volontiers l’une et l’autre dans une très balkanique agitation cachant une tendance fatale à l’esprit de stagnation. Reste que cet ethnarque contrarié par une société peut-être plus mondialisée déjà qu’elle ne le lui laissait paraître sut, dans un beau sursaut, mener le juste combat et montrer l’exemple lorsque la maladie se déclara, retrouvant ainsi, dans la misère affichée, l’attention et l’affection d’un peuple qui s’était détourné de lui à l’heure des vaines brillances. Mémoire éternelle, donc.
Rome et Ryad. Reviendrais-je sur les deux discours du président de la République qui ont fait couler tant d’encre ce dernier mois écoulé ? Avant l’élection déjà, je prévenais, dans un commentaire confié à Eric Dupin, l’ancien éditorialiste de Libération, et qu’il avait reproduit dans son ouvrage À droite toute, publié chez Fayard : Nicolas Sarkozy ne professe pas un communautarisme anglo saxon, mais s’inscrit dans une tradition bien française que l’expression maurrassienne (et l’expression seulement, pas le reste du corpus doctrinal comme cherche à s’en convaincre Bernard Henri Lévy sur Henri Guaino, d’ailleurs plutôt kémaliste sur le sujet) d’« Église de l’Ordre » résume assez bien. À savoir que les religions ont, en raison de leur verticale affirmation de la transcendance, un horizontal pouvoir d’objectivation sociale. Qui dira le contraire ? Ni les héritiers des Lumières, ni les défenseurs de 1789 ne sauraient être inquiétés par de telles considérations. En revanche, la prétention proprement religieuse du jacobinisme s’en trouve déboutée et partant, donc, un certain messianisme révolutionnaire français : la formule sur le prêtre et l’instituteur n’était peut-être pas heureuse, mais l’effort de les distinguer l’un de l’autre choquerait moins si, précisément, l’instituteur ne s’était pas voulu, un temps, le prêtre du catéchisme républicain. Reste, et Nicolas Sarkozy, plus spontanément, l’a admis pour lui-même, qu’il ne saurait y avoir de comptabilité des sacrifices (ce qu’un christocentrisme intégral n’a d’ailleurs aucun mal à admettre). Reste aussi que la puissance socialisatrice de la religion peut aussi être coercitive, singulièrement hors d’un contexte de sécularisation active. Reste enfin que le christianisme garde autant de ferment d’insurrection que de capacité de conservation (ce « venin de l’évangile » que Maurras précisément opposait à « l’Église de l’ordre »). Suite au prochain épisode, donc.
La Croix du 24 janvier. Un entretien avec Michèle Alliot-Marie recueilli par Jean-Marie Guénois, Anne Bénédicte Hoffner et Nicolas Senèze. La ministre de l’Intérieur et donc des cultes, semble à la peine pour suivre, à défaut de l’expliciter, la pensée du président sur le fait religieux. Et parfois le fait même paraît lui échapper. À la question (légitime et bienvenue) de Senèze : «Vous avez écrit aux évêques orthodoxes de France, au moment de la visite d’Alexis II. Les tentatives de mainmise de Moscou sur certaines églises orthodoxes en France vous inquiètent-elles ? », la voilà qui répond : «En tant que ministre français des cultes, j’ai rappelé que nous avions une Église orthodoxe en France et que nous n’avions pas besoin d’ingérence. Cela ne m’inquiète pas en tant que tel, seulement, il faut parfois rappeler que nous sommes en France.» Curieux. « Nous » aurions donc « une Église orthodoxe en France » dont aucun orthodoxe, toutefois, ne connaîtrait l’adresse, et que garderait secrète la place Beauvau ? Car de trois choses l’une : soit Madame le ministre se réfère à l’Assemblée des Évêques orthodoxes de France qui ne compte aucun titulaire diocésain qui soit français de souche ou de nationalité, mais dont tous les membres dépendent in fine de leur pays d’origine ou d’institutions étrangères, et on ne voit pas alors pourquoi le représentant de Moscou qui siège à part entière et à égalité de droit comme de situation se verrait frappé d’un ostracisme (au sens propre) particulier ; soit Madame le ministre se réfère à la fameuse « Église orthodoxe–catholique de France » du boulevard Blanqui, ou de ce qu’il en reste, mais elle doit savoir alors que l’Assemblée précitée ne reconnaît pas (à raison) ladite « Église » ; soit l’élue de Saint-Jean-de-Luz qu’est aussi Madame le ministre confond le réel et ses desiderata, quitte ce faisant à s’exposer au même reproche d’ingérence qu’elle dispense ici et là (et je précise, pour faire bon compte, que ces remarques ne m’empêchent pas de considérer les cathédrales russes de Paris, Nice, et Biarritz comme des biens inaliénables de l’Archevêché d’Europe occidentale, placé sous le patriarcat œcuménique de Constantinople).
Cinq, six, sept milliards... Le capitalisme financier est une offense perpétuelle aux pauvres que rien ne peut racheter, pas même la désignation à la vindicte populaire d’un bouc émissaire si convaincant que l’antipathique bobo de collection que portraiture avec une conviction insigne Jérôme Kerviel. Peut-être faudra-t-il que les Églises osent frapper d’anathème l’argent fou ainsi que ses serviteurs, associés, et partenaires, en condamnant précisément le pouvoir criminel de ce meccano auprès duquel l’usure, que fustige la Bible, fait figure d’enfant de chœur (et c’est l’occasion de souligner la justesse de Michel Stavrou, dans la Croix, sur « nos frères les SDF »).
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