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jeu. 28 févr. 2008

Entretien avec l’archiprêtre George Mitrofanov sur la réunification du Patriarcat de Moscou et de l’EORHF

Mitrofanov Cet entretien a été publié dans le numéro de février 2008 du mensuel orthodoxe Kifa (Céphas). L’archiprêtre George Mitrofanov, né en 1958, est historien de l’Eglise, professeur d’histoire ecclésiastique à l’Académie de théologie de Saint-Pétersbourg, membre de la commission synodale pour les canonisations.

Kifa : Père Georges, un des évènements les plus importants de l’an passé a été la signature le jour de l’Ascension dans l’église du Christ Sauveur, « symbole de la repentance nationale », en présence des grands de ce monde, de l’acte de communion canonique entre l’Eglise orthodoxe de Russie et l’Eglise orthodoxe de Russie à l’étranger. Mais voilà que la solennité est achevée : quels en sont les fruits, même provisoires ?

Père Georges Mitrofanov : Il me semble que nous avons pris le pli ces dernières années d’exagérer quelque peu l’importance des événements de notre vie ecclésiale interne. De nombreux événements qui semblent aller de soi à qui connaît un tant soit peu l’histoire, deviennent chez nous des événements du siècle. Si nous nous rappelons les préceptes des pères fondateurs de l’EORHF, nous constaterons qu’ils se réduisaient à ceci : dès qu’il serait possible de réunir en Russie un concile ecclésial libre, leurs hiérarques y viendraient et y prendraient part. Ces préceptes ont finalement été suivis, bien qu’avec beaucoup de retard. On a l’impression que nombre de processus de notre vie ecclésiale se déroulent au ralenti, alors même que la situation dans le pays évolue à une vitesse kaléidoscopique. Ce sentiment ne me quittait pas tout au long des années 90.

Qui plus est, au lendemain de la signature de l’acte de réunification j’ai entendu ces mêmes propos de la bouche des prêtres de l’Eglise hors frontières : « Nous aurions dû nous réunir au début des années 1990. » Malheureusement, cela n’a pas eu lieu. Alors, on avait quelque chose de diamétralement opposée. Et maintenant, parlant de ce qui a eu tout de même lieu lors de la fête de l’Ascension de 2007, je puis dire que cet évènement était mûr depuis longtemps et commençait même à dépasser le stade de la « maturité ». Il me semble que dans cet évènement s’est reflété l’état général de notre vie ecclésiale. De nombreux problèmes dont nos lointains prédécesseurs étaient bien conscients ne sont plus ressentis comme des problèmes, sont tout simplement ignorés, ou bien encore le fait même de les poser est perçu comme un signe de défiance, un doute jeté en sur la bonne marche de nos affaires, qui, de fait, ne vont pas si bien que cela.

Nous devons nous souvenir que l’Eglise hors frontières du 21e siècle, n’est plus l’Eglise hors frontières des années 20 ou 30 du 20e siècle. Nous avons à faire, et il faut que cela soit dit clairement, surtout du point de vie de la vie religieuse de l’Occident, à un groupe religieux marginal parmi beaucoup d’autres. C’est ainsi que se sont perçus eux-mêmes toujours davantage ce qui se sont retrouvés hors frontières. L’idée que rester des chrétiens russes orthodoxes est impossible sans la Russie, sans lien avec l’Eglise de Russie, était une évidence pour les pères fondateurs de l’Eglise hors frontières. Mais cette idée ne se manifestait qu’avec beaucoup de peine dans les actions de la hiérarchie hors frontières à la fin des années 1980 et dans une large mesure au milieu des années 1990. Je me souviens du sentiment sans doute le plus fort que j’ai éprouvé le jour de notre réunification, quand nous nous tenions dans l’église du Christ Sauveur les uns en face des autres, cinquante-quatre membres du clergé de chaque côté. Une pause était intervenue pendant l’attente de l’arrivée du patriarche Alexis, du métropolite Laure et du président Poutine. A ce moment beaucoup d’entre nous avions déjà fait connaissance : nous échangions des regards, des saluts, des sourires. On avait le sentiment que la réunification de deux branches inséparables de l’Eglise de Russie s’opérait secrètement.

Nous regardant les uns les autres, nous pouvions désormais nous détacher des stéréotypes. Ils n’étaient déjà plus ce qu’avaient été leurs prédécesseurs. Nous-mêmes sommes très différents de ceux qui ont été glorifiés comme néo-martyrs. Nous sommes autres, et en même temps nous sommes les mêmes, nous sommes dans l’Eglise orthodoxe de Russie, un groupe religieux minoritaire, et pas seulement en Europe ou en Amérique. En réalité, dans notre pays aussi, si l’on parle en termes de chrétiens actifs, qui pratiquent et qui communient, nous sommes une minorité. Pouvons-nous, étant minoritaires non seulement en Occident, mais aussi dans cette Russie qui fut jadis orthodoxe, nous permettre le luxe de rester isolés de ceux qui, en réalité, n’ont plus aucune objection de fond ni théologique, ni politique, ni historique contre nous. Voilà pourquoi, pour moi aussi, cette réunification est un évènement très lumineux, très naturel, mais malheureusement pas aussi significatif qu’il aurait pu l’être au début des années 1990.

Nous devons tenir compte du fait qu’au cours des années 1990 l’EORHF a continué à s’appauvrir en hommes, perdant toujours plus cette nature unique, qui avait ses côtés lumineux et ses côtés sombres, ce visage « hors frontières », « karlovtsien » unique, qui nous repoussait par certaines de ces aspects, mais nous attirait très fortement par d’autres. La foule des émigrés de la quatrième vague, des émigrés économiques des années 1990, qui ont inondé les paroisses de l’EORHF, les a forcés à comprendre enfin cette vérité qu’il était pour eux le plus difficile de comprendre : que la Russie orthodoxe, dont la mémoire les faisait vivre, n’existait plus. La Russie qui existe est un tout autre pays, dans lequel, eux comme nous, représentants du Patriarcat de Moscou, avons beaucoup de mal a trouver notre place historique.

Actuellement il nous faut entreprendre un combat pour la restauration de la Russie. Pas au plein sens du mot : au plein sens du mot, la Russie historique ne peut plus être restaurée. Beaucoup d’entre eux ont vécu du rêve que lorsque le grand miracle s’accomplirait, et que le communisme s’effondrerait, apparaitrait le pays dont leur parlaient leurs grands parents. Un tel pays n’apparaîtra plus jamais, mais ce que sera la Russie nouvelle dépend dans une grande part de nous. Quel élément prévaudra en elle : le russe ou le soviétique, la troisième Rome ou le Tiers monde ? Autrement dit : la Russie postsoviétique ne deviendra-t-elle pas un pays du tiers monde, ou un pays sans histoire, un pays détaché de son histoire ? Et ce problème, celui de la perte de l’identité historique, ils l’ont rencontré avec surprise quand ils sont entrés en contact avec la quatrième émigration. Ils ont senti que ces gens très largement sécularisés et parfois à demi-païens, qui espéraient en quittant la Russie s’assimiler en Occident, mais se trouvaient provisoirement forcés, pour des raisons d’adaptation psychologique, de soutenir les anciens stéréotypes russes en fréquentant les églises, que ces gens n’étaient pas pour eux des alliés pour la sauvegarde de ce qu’on appelle l’orthodoxie russe. Ils ont compris qu’ils ne pouvaient avoir qu’un seul allié : l’EOR PM. Leurs voyages au cours des années 1990, leurs rencontres avec nos prêtres et nos chrétiens leur a permis de sentir ce que beaucoup d’entre eux ne comprenaient pas auparavant : qu’ils n’avaient pas d’autre allié dans la sauvegarde de la tradition orthodoxe ecclésiale russe. Ils ont compris cette évidence. C’est pourquoi lorsque nous nos tenions dans l’église du Christ Sauveur, il y avait ce sentiment : « enfin nous nous tenons les uns en face des autres pour être ensemble ».

Ils sont aussi des gens divers et imparfaits, et nous regardant les uns les autres, nous comprenions que nous avions des reproches à nous faire. Mais tout cela est passé au second plan, parce que nous avons tout d’un coup compris toute la lourdeur de la tâche qui nous attendait. Vous venez de nommer l’église du Christ Sauveur « symbole de repentance ». Pour moi, elle n’est rien de tel. J’ai à son endroit des sentiments ambivalents. J’ai parfois l’impression que si cette église a été construite sur une telle échelle, d’une manière si pompeuse, avec de tels donateurs, c’est pour nous éviter le travail de repentance historique. Quoi qu’il en soit, pour eux c’était un témoignage visible de ce qu’en Russie s’étaient produits les changements dont rêvaient leurs pères fondateurs, ces changements après lesquels ils estimaient qu’il serait de leur devoir de rentrer en Russie. C’est pourquoi la réunification, un évènement incontestablement heureux, m’a cependant fait comprendre à quel point était impossible la tâche du retour de notre pays et de notre peuple dans sa masse essentielle vers l’Eglise orthodoxe. Et là, nous devons bien sûr nous unifier.

Je dois m’arrêter sur un point important. Ils ont réellement perdu leur visage unique de Russes hors frontières. Ils sont déjà autres. Nous devons reconnaitre que, pas plus que nous, ils n’ont su conserver pleinement le style culturel, psychologique, qui, par exemple, m’attirait tant dans la façon d’être des émigrés russes de la première vague.

En effet, les membres de la première émigration ont souvent pu vivre jusqu’à la vieillesse et transmettre quelque chose à leurs enfants. Ici les gens de cette espèce étaient éliminés à la première génération. Mais malheureusement trop de générations se sont succédé, pour que ce caractère unique se maintienne. On peut dire que pour la renaissance chrétienne ce n’est pas le problème le plus important. C’est sans doute vrai en principe. Mais pratiquement il n’existe pas d’autre voie dans la vie orthodoxe que celle d’une vie profondément immergée dans le contexte de la vie culturelle et historique de son peuple.

Et j’ai ressenti à un certain moment comme important le fait que les « hors frontières », dont beaucoup ont toujours de sérieux griefs contre nous, aient choisi de passer outre. Parce que pour eux il était très important de conserver l’Eglise orthodoxe de Russie. J’attache une grande importance à cette sorte de désintéressement des hors frontières. Par ce qu’effectivement ils n’ont rien exigé au cours des pourparlers. Ils auraient pu demander que la décision au sujet de la réunification soit prise non pas au niveau du synode, mais à celui du concile de l’Eglise orthodoxe de Russie. Ils auraient pu poser comme condition l’élaboration de statuts communs se rapprochant davantage de l’esprit de leurs statuts. Et cela d’autant plus que leurs statuts sont bien plus conformes aux décisions du concile local de 1917-1918, que chacun s’accorde pour reconnaitre comme le concile le plus important de toute l’histoire moderne de l’Eglise russe. Ils ne l’ont pas fait. Ils n’ont même pas tenté d’obtenir pour le métropolite Laure une place de membre permanent du synode. Tout cela tient à leur détermination à s’inclure rapidement dans le processus de coopération.

Après l’office dans l’église du Christ Sauveur et après le repas commun, qui s’est déroulé sous la présidence du patriarche, le métropolite Laure donna une réception pour le cercle étroit des participants à la réunification, tous ceux qui y avaient pris part lors des étapes préliminaires. Dans cette atmosphère d’échange direct nous avons parlé du fait que tout cela ne constituait en réalité qu’un début, que les « hors frontières » devaient tenter d’apporter à notre vie ecclésiale ce peu qu’ils ont réussi à préserver et qui nous manque tant. Ils disaient qu’ils allaient s’atteler immédiatement à cette tâche. Et moi je me posais la question : n’est-il pas trop tard ? N’auraient-ils pas fait mieux de poser certaines conditions plus tôt, pendant le déroulement des négociations ?

Notre côté a, lui aussi, fait preuve d’esprit de persévérance au cours de ce processus. Mais si nous comparons les positions initiales et les résultats, il faut bien dire qu’ils ont fait le plus de concessions.

Kifa : C’est pourquoi on parle parfois de la capitulation des « hors frontières ».

Père Georges Mitrofanov : Je préfère éviter ce genre d’expressions. Si nous voyons dans ces deux parties des parties de l’Eglise, et non des organisations sociales ou politiques, je ne parlerais pas de capitulation. Je m’exprimerais autrement. Ils ont pris le risque de nous faire confiance, à notre Eglise, qui est aussi la leur, à leur pays, dans l’espoir qu’ils parviendront à sauvegarder ne serait-ce que dans une faible partie, ce qui reste de leur caractère unique, de leur spécificité, qui nous manque tant. En réalité cela ne me suffit pas. Il est plus important pour moi que quelque chose de cela se communique à nous.

Pour ne pas avoir l’air de parler en l’air, je vais donner quelques exemples. Il suffit de voir comment réagissent les prêtres ordinaires, mais liés à l’émigration de deux premières vagues de l’Eglise hors frontières, à des phénomènes honteux pour nous comme la vénération de Raspoutine ou la promotion de l’idée du tsar rédempteur. Cela paraitra paradoxal, mais eux qui ont placé Nicolas II au rang des saints bien avant nous, ont une attitude beaucoup plus réservée envers sa personnalité, surtout si on la compare avec l’attitude de nos monarchistes orthodoxes. Encore un exemple : un des derniers numéros du Messager ecclésiastique a publié une déclaration remarquable de l’évêque Eutychès de Domodedovo, ancien évêque de l’Eglise hors frontières, aujourd’hui dans le Patriarcat de Moscou. Il parle d’une manière très équilibrée du thème très actuel pour nous des icônes épanchant de la myrrhe, des faces de saints apparaissant sur les vitres, en montrant à quel point nous sommes parfois enclins en réaction à l’athéisme absolu et sans frein d’autrefois à nous précipiter vers la magie, non pas la haute mystique, mais précisément la magie. Il éclaire bien ce sujet. C’est un article remarquable d’autant plus qu’il s’adresse à un public populaire. Ce qui est aussi caractéristique des paroisses hors frontières traditionnelles c’est l’atmosphère de refus envers ces grimaces de notre conscience religieuse que sont les idées d’un Staline chrétien ou du maréchal Joukov comme modèle de guerrier orthodoxe. Pour eux il reste l’exemple éclatant d’un général soviétique ne tenant pour rien le sang versé, qui remportait des victoires au prix du sang de ses soldats. Pour eux Joukov est le produit de ce système qui dans notre pays écrasait avant tout l’Eglise.

Leur anticommunisme n’a plus un caractère primitif et grossièrement politique. C’est la compréhension profonde que notre pays a été prisonnier d’une illusion diabolique. Remarquez bien qu’il y a beaucoup de gens dans notre Eglise qui sont prêts à faire de l’orthodoxie une variante de l’idéologie communo-eurasienne. Ils sont exempts de cela, comme ils n’ont pas cette aspiration prononcée à mettre la vie de l’Eglise dans la dépendance des relations avec le pouvoir étatique. Descendants du clergé synodal, ils ont appris dans l’émigration à vivre en comptant sur eux-mêmes, sur la force de leurs communautés paroissiales, l’autorité de leurs évêques, ils n’attendent rien de l’Etat. Et ils peuvent nous apprendre comment exister dans les conditions d’un Etat de droit, sans rien attendre de l’Etat, et en tournant principalement son attention sur la vie interne de l’Eglise. C’est l’atmosphère dans laquelle ils vivent. Mais je ne sais pas s’ils parviendront à nous le transmettre.

Kifa : Comment expliquer alors l’insatisfaction qu’on sent dans des phrases comme : « les hiérarques se sont réunis, les Eglises non » ? D’un côté la réunification a trop tardé, comme vous le montrez, d’un autre côté tout s’est fait dans la précipitation : sans concile, sans qu’on s’intéresse véritablement à la réception par le peuple ecclésial.

Père Georges Mitrofanov : Je l’ai déjà dit dans une de mes interviews : le processus a commencé trop tard et s’est achevé trop tôt. On peut vraiment dire les choses ainsi. Il me semblait que dans ce dialogue nous aurions dû concrétiser nos positions. Mais il y avait un problème : l’aspiration au calice commun, le désir de commencer le plus vite possible à communier ensemble a accéléré le processus, a conduit à précipiter les décisions administratives et canoniques.

Pour ce qui est de « la hiérarchie et du peuple », je pense que nous avons ici la même situation qu’avec la canonisation des néo-martyrs. Disons le tout net : il n’y a pas dans notre peuple de vénération des néo-martyrs ! Qui plus est le peuple ecclésial n’est qu’une minorité au sein de notre peuple. Et c’est pourquoi la canonisation des néo-martyrs est une découverte que font des représentants de la hiérarchie, du clergé, ceux qui s’occupent de cela, à la place de leur propre peuple. Le peuple ignore les néo-martyrs ! De même les hors frontières apparaissent à la majorité de notre peuple comme quelque chose d’exotique. Pour une partie significative de fidèles il ne s’agissait pas d’un problème tellement actuel.

Kifa : Que s’est –il donc passé avec notre peuple ecclésial Dans les années 1960 de simples paroissiens disaient aux membres de délégations étrangères, disons du diocèse de Souroge : « dites la vérité sur ce qui se passe ici ». Et aujourd’hui quand on peut aller librement à l’étranger et parler sans risques à des visiteurs venus d’autres pays, ces contacts ne suscitent plus d’intérêt.

Père Georges Mitrofanov : C’est quelque chose de tout à fait naturel en ce qui concerne notre peuple ecclésial pratiquant. Le peuple ecclésial, contrairement au peuple sécularisé, ne se rend pas à l’étranger. Encore aujourd’hui. Surtout, on observe un changement de génération. Et puis, l’histoire de l’émigration russe est une partie constitutive de notre histoire, or la mémoire historique se perd. Il y a chez nous une tendance très dangereuse, surtout dans l’Eglise, quelque chose qu’on de la peine à imaginer. On essaie chez nous de constituer une conscience de soi qui s’appuierait sur la seule expérience de l’histoire soviétique, rejetant celle de l’étranger russe, de cette Russie alternative. C’est pourquoi tout parait exotique : la Russie d’avant la révolution, l’émigration russe. Seulement ce qui s’est passé après 1917 ne parait pas exotique. Cette tendance est très dangereuse et justement les hors frontières avec leur idéalisation de la Russie avant la révolution, parfois jusqu’au fanatisme, auraient pu constituer une sorte de contrepoids. D’autant plus que je puis dire, comme quelqu’un qui enseigne l’histoire de l’Eglise depuis 20 ans, que viennent pour devenir prêtres des jeunes gens auprès de qui il est de plus en plus difficile d’en appeler à l’histoire, à l’histoire russe, à l’historie de l’Eglise russe, de la culture russe. C’est quelque chose qui leur est étranger et inintéressant. Je me souviens de ceux qui venaient dans les années 1980 : pour eux, au contraire, la connaissance du passé russe permettait de tenir bon dans le présent. Ceux d’aujourd’hui n’ont besoin que d’apprendre par cœur un certain nombre de thèses qui leur fournissent une vision du monde ou qui ont une utilité pratique, un peu comme dans les ecténies : 6 fois « accorde Seigneur » et 1 fois « à toi Seigneur ». Un utilitarisme stupéfiant, qui est incontestablement un héritage de l’époque soviétique. Un dédain incroyable pout toute sorte d’idéal quel qu’il soit, ce qui est encore un héritage de l’époque soviétique, au cours de laquelle s’est vue dévaluée toute idéologie. Nous n’avions alors qu’une idéologie. Cela a habitué les gens à croire qu’il n’existe pas d’idéologie honnête, appelant à un idéal élevé. Pour ces jeunes gens sans idées et utilitaristes l’histoire russe avec ses tâtonnements et ses tragédies ne signifie rien, dans la mesure où elle ne leur apporte rien pour la solution de leurs problèmes immédiats, n’aide pas à entrer en contact avec les sponsors, est sans intérêt pour trouver de l’argent afin de construire une église et d’y mettre en marche le processus liturgique. Cette horreur, cet utilitarisme de la conscience, conduit à ne pas voir l’histoire dans l’Eglise et ses édifices, où tout est pourtant imprégné d’histoire, d’histoire de l’art, du pays, de la théologie. Tout y est historique, mais cet historisme n’est pas perçu. Plus encore, il est sacralisé, c’est-à-dire que l’Eglise et ses édifices doivent être suffisamment conservateurs. Tout doit y être comme dans l’ancienne Eglise orthodoxe, bien que beaucoup n’ont même pas idée de ce qu’était celle-ci. Tandis qu’à l’extérieur du temple commence la vie normale, organique et naturelle, complètement sécularisée et prenant pour repères les normes les plus primitives de la culture de masse. Après avoir dénoncé dans son prêche la globalisation, le prêtre se rend sur le parking du centre commercial le plus proche et se sent parfaitement à l’aise dans cette incarnation de la globalisation de notre planète.

Pour revenir au problème des hors frontières, ces derniers, qui du passé historique de la Russie ont fait une idole, ressentent néanmoins ce paradoxe. Même s’il y a là-bas une autre extrémité : ils ont tendance à créer des mythes historiques. Chez nous aussi la création de mythes historiques est très populaire. Quant on ne connait pas l’histoire, on prend n’importe quel mythe pour argent comptant, pourvu qu’il soit utile pour la solution d’un problème historique concret et immédiat. On ne peut dire qu’une chose : la réunification a seulement commencé, mais elle n’est pas encore achevée.

Nous avons maintenant la possibilité d’être plus près les uns des autres, d’être dans l’unité. Mais étant donné que l’émigration russe est en train de disparaitre avec les derniers porteurs de cette mémoire historique, que les paroisses hors frontières se distingueront de moins en moins des nôtres et perdront leur spécificité dans le bon comme dans le mauvais sens, il est très important que nous recueillions le plus possible de cet héritage. Non pas des rééditions en fac-similé, qui, soit dit en passant, ont fait beaucoup de mal à nous comme à eux dans le temps, mais la tradition historique vivante, sans lequel l’Eglise ne peut pas exister. Ce qui s’est passé, est un bien, mais le processus ne fait que commencer, il sera très difficile, cas nous ne nous sommes pas encore débarrassés de nombreuses illusions les uns par rapport aux autres. En particulier, j’avais moi aussi des illusions sur les possibilités spirituelles et culturelles du clergé hors frontières. Je comprenais très bien que nous l’emportions sur le plan théologique. Même les prêtres qui sont simplement sortis des séminaires et des académies de l’époque soviétique. Mais j’ai en vue quelque chose d’autre, qui imprègne l’atmosphère dans laquelle se déroule leur vie. Qui fait d’eux des hommes qui s’identifient réellement comme des chrétiens orthodoxes russes. Non pas soviétiques (ce qui est une conscience de soi très caractéristiques de nombre de nos prêtres), mais russes. Pour eux ces notions de russe et de soviétique sont diamétralement opposées. Ce qui n’existe pas chez nous. Et je pense que le peuple va peu à peu être entrainé dans ce processus. D’autant plus qu’en fin de compte le poids de leur hiérarchie n’est pas si important. Je ne pense pas que leur hiérarchie puisse influer d’une manière significative sur la nôtre. Ce qui est important c’est que les gens qui ont participé activement au dialogue du côté de l’EORHF, qui venaient ici dans les années 1990, n’ont pas d’illusions particulières. Nous aussi, nous rendant sur place, nous avons pu observer des paroisses assez pauvres, surtout selon les critères occidentaux. Nous avons vu des chrétiens orthodoxes vivant assez modestement, mais donnant beaucoup à leurs communautés. Je suis pour une intensification des relations sur le plan personnel. L’évènement solennel unique qui s’est déroulé avec la participation des grands de ce monde dans l’église du Christ Sauveur n’est qu’un jalon sur la voie de notre symbiose mutuelle.

Il se trouve que l’Eglise orthodoxe russe (ou de Russie) (Rousskaia pravoslavnaia tserkov), qui s’est jadis appelée « Rossiïskaia pravoslavnaia tserkov » (Eglise orthodoxe de Russie), - et aujourd’hui il faudrait parler de l’ « Eglise orthodoxe en Russie » - est devenue l’Eglise d’une minorité, car la plus grande partie de la Russie n’est pas orthodoxe actuellement, même si nos athéistes d’aujourd’hui, qui sont la majorité, jouent avec le ritualisme national orthodoxe. Ce sont eux qui constituent la majorité de notre société actuelle.

Il y a là un problème très sérieux. Dans l’histoire de l’Eglise orthodoxe il s’est trouvé que l’Eglise a été liée au destin historique de peuples au sein desquels elle effectuait sa mission. Et ce lien avec les destins historiques de certains peuples a eu pour conséquence que l’Eglise orthodoxe demeurant au sein d’un peuple ne cherchait pas à élever celui-ci au niveau de l’Eglise, mais descendait elle-même à son niveau et ne cherchait pas à dénoncer ses péchés historiques, mais plutôt à les justifier. Cherchant à trouver sa place dans la vie politique ou ethnique de tel ou tel peuple elle s’adaptait à celle-ci. C’est le chemin qu’ont suivi les Eglises orthodoxes nationales, divisées ethniquement, mais toujours unies sur le plan dogmatique. Une seule chose est évidente : la tradition orthodoxe russe ne peut pas exister en dehors du contexte de la Russie, même s’il est question de russes orthodoxes vivant en dehors de la Russie. Cette immersion de l’EORHF dans le contexte historique réel de notre Russie postsoviétique est un pas parfaitement naturel pour la préservation de ce qui subsiste encore. Peut-être n’est-ce pas la voie la plus juste, mais il n’y en a pas d’autres, nous n’en connaissons pas d’autres dans notre histoire. Dans l’histoire des églises orthodoxes qui se sont développées dans le cadre de tel ou tel peuple orthodoxe.

Kifa : Dans certaines de vos interventions antérieures, vous avez exprimé l’idée, si je vous ai bien compris, que les relations compliquées avec l’EORHF se réduisaient à un malentendu. Ce malentendu aurait été là entre nous, puis il aurait été, grâce à Dieu, identifié et éliminé. Est-ce que les choses se sont bien passées ainsi ?

Père Georges Mitrofanov : Il ne peut s’agir d’un malentendu, comme ne peut être considéré comme un malentendu le conflit avec le métropolite Serge des métropolites Cyrille Smirnov et Agathange Préobrajenski, ces gardiens du trône patriarcal qui se sont élevés contre sa politique.

Pendant longtemps, comme historien, j’ai considéré que la position du métropolite Serge (je connaissais depuis mes années d’études la critique qu’en faisaient les karlovtsiens) était inattaquable. En effet on pouvait répondre à la plupart des dénonciations par cette seule phrase : « Venez habiter ici. Le fait que vous soyez là-bas vous enlève le droit de prononcer des jugements catégoriques. » Même quand ils avaient raison, leur critique était invalidée par la de la sécurité de leur propre situation. C’est pourquoi la position prise par le métropolite Euloge Guéorguievski était moralement plus correcte : il s’interdisait de critiquer violemment le métropolite Serge même quand celui-ci agissait d’une manière manifestement incorrecte.

Mais lorsque, toujours en qualité d’historien, j’ai commencé à m’immerger à partir de la fin des années 1980 dans le monde des non-commémorants (avant cela il n’y avait eu sur ce sujet que le livre de Lev Réguelson « Tragédie de l’Eglise russe »), quand j’ai découvert leur vision de la vie de l’Eglise dans notre pays, la vision d’hommes qui habitaient ici, qui mouraient et qui confirmaient leur critique du métropolite Serge de leur martyre, j’ai dû en large part réviser mon attitude face à la politique du métropolite Serge. Celle-ci a cessé de m’apparaître comme la seule possible. Comment raisonnions-nous le plus souvent ? Oui, disions-nous, la politique était mauvaise et les karlovtsiens ont partiellement raison de la critiquer, mais il n’était pas possible d’avoir une autre politique. En fait, c’était possible. C’est ce qu’on a compris, et même au sein de notre Eglise, quand avec la canonisation des néo-martyrs on a découvert une vie ecclésiale alternative dans notre pays sous les persécutions. Un choix qui pour beaucoup s’est soldée par la mort.

Kifa : Mais paradoxalement, la signature de l’acte de communion ferme le sujet et l’exemple d’étudiants des instituts supérieurs de théologie que vous avez cités en témoigne. J’entends des jeunes prêtres s’exprimer dans le sens que le 20e siècle dans l’histoire de l’orthodoxie est ce qu’il faut oublier. Comment peut-on oublier cela ? C’est une catastrophe !

Père Georges Mitrofanov : La réunification avec les hors frontières ne met pas un point final sur le 20e siècle. Au contraire la sensibilité des hors frontières à la tragédie du 20e siècle va partiellement se transmettre à nous. Et bien sûr ce qui a eu lieu n’est pas le dépassement d’un malentendu, mais la compréhension qu’en définitive l’Eglise orthodoxe de Russie d’aujourd’hui est l’héritière non seulement de la hiérarchie karlovtsienne ou sergianiste, mais de toute la hiérarchie ecclésiale russe, qui cherchait le moyen de conserver la vie ecclésiale russe dans le terrible 20e siècle. Nous pouvons dire enfin qu’ils sont tous nôtres : le métropolite Anastase Gribanovski, le métropolite Cyrille Smirnov, l’archevêque Hilarion Troïtski, tous nôtres dans leur diversité. Nos prédécesseurs et nos maîtres.

Kifa : Quelle serait en deux mots la conclusion que vous voudriez donner à ces réflexions ?

Père Georges Mitrofanov : Que puis-je dire ? Des marginaux se sont réunis à des marginaux. Nous ne devons pas avoir peur de cela : les premiers chrétiens étaient des marginaux. Vous-mêmes êtes des marginaux parmi les marginaux. Quant l’Eglise devient l’Eglise de la majorité, elle cesse en bien des points d’être l’Eglise. Nous avons compris notre vulnérabilité, notre fragilité. Qu’est-ce qui nous gêne le plus ? L’esprit de triomphalisme. Dans la réunification on sentait quelque chose de tout à fait différent, comme ce qu’écrivait, je crois, [le poète émigré] Tourovérov dans son poème « Perekop »  [évoquant l’évacuation par l’armée blanche de la Crimée]: « Nous étions peu, trop peu nombreux ».

Propos recueillis par Alexandre Bourov
Source : Kifa
, N°2 (76), février 2008
Traduit du russe pour Orthodoxie.com

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