La fondation italienne «Russia cristiana» a organisé les 25 et 26 octobre à Seriate (province de Bergamo) sa conférence annuelle consacrée aux problèmes actuels de la vie religieuse. Le thème retenu pour la rencontre de cette année était « Personnalité, société, État : vers un dépassement du sécularisme ». Des historiens, théologiens, prêtres et essayistes de Russie et d’Italie y ont pris part.
Les participants à la conférence ont été salués par le maire de Seriate ainsi que par un représentant du gouverneur de la région de Lombardie, qui a souligné la « vocation particulière de Seriate » pour faire connaître en particulier la beauté de la culture chrétienne orientale. Selon les organisateurs le thème de la conférence avait été fixé l’an dernier, et aujourd’hui, alors que les relations entre la Russie et l’Occident se sont tendus, toutes les questions touchant à la personne humaine ont une résonance encore plus actuelle.
La première partie de la conférence a été consacrée à la notion de subsidiarité et à sa présence dans les cultures politiques et sociales de l’Occident et de la Russie. Adriano dell’Asta, professeur de l’Université catholique de Milan a présenté un exposé intitulé « La mémoire secrète ? Personne et société sous la censure », dans lequel il a rappelé la définition de la subsidiarité que donne le catéchisme de l’Eglise catholique : « Ni l’Etat ni les grandes collectivités ne doivent remplacer l’initiative et la responsabilité des individus et des groupes de taille moyenne. » Ils doivent au contraire servir au « soutien des individus dans l’exercice de leur responsabilité et dans leur autoréalisation, créant les conditions indispensables ». Le terme de subsidiarité s’est développé en Occident. On ne le rencontre pas en Russie, où l’on considère généralement que « les institutions occidentales restent étrangères à la Russie ». Même Soljenitsyne, du point de vue des occidentaux, n’a pas su s’approcher de l’idée de « réformes démocratiques », et est resté un conservateur et un slavophile. Se tournant vers l’héritage des penseurs religieux, notamment de S. Frank, l’auteur de l’exposé y a vu une tentative de lier l’idée de subsidiarité avec celle de catholicité (sobornost’).
Luca Antonini, professeur de l’Université de Padoue et vice-président de la Fondation pour le développement de la subsidiarité a noté dans son exposé intitulé « Une alternative à l’étatisme et à l’individualisme bourgeois : la subsidiarité », qu’aujourd’hui, en temps de crise, il était important « d’adopter un modèle anthropologique positif, qui propose une nouvelle méthode de relations entre l’Etat et la société, entre l’Etat et l’individu ». « L’anthropologie positive » qu’on peut trouver dans les textes de différents auteurs « aide à développer chez l’homme des qualités positives », tandis que « une anthropologie négative voit dans l’homme un monopole de l’Etat ». « Il existe un risque pour la démocratie européenne si nous ne revenons pas à l’anthropologie », a souligné le conférencier.
« L’élaboration d’une théorie de la subsidiarité signifie l’exigence du respect de l’autonomie des structures sociales », a avancé dans son intervention Francesco Botturi, professeur à l’Université catholique de Milan. En période de crise la subsidiarité devient un principe non politique. Aujourd’hui la personne est écrasée entre l’Etat et le marché. F.Botturi propose de reconsidérer le problème en adoptant le point de vue du « bien commun », compris comme « bien de l’être-ensemble ». « Nous sommes pris dans un réseau de coopération, de dialogue, de communication sociale, a souligné l’intervenant. Le bien commun doit devenir l’objet d’un accord constitutionnel ».
« La problème du sens de la subsidiarité dans le contexte russe est en partie un problème théologique » a affirmé dans son exposé consacré à la subsidiarité dans la Russie contemporaine Alexandre Kyrlejev, consultant scientifique de la commission théologique synodale. Alexis Ioudine, chargé de cours à l’Université d’Etat des sciences humaines de Russie (RGGU) et historien de l'Eglise catholique a décrit dans son exposé intitulé « La personne dans la Russie d’aujourd’hui : essai d’autobiographie sociale », le discours qui s’est constitué autour du concept de « personnalisme », en s’attardant sur l’exemple du personnalisme russe.
Qu’attendre de la Russie aujourd’hui ? Où va la Russie ? Ces questions furent l’objet dans la seconde partie de la conférence des exposés de V. Persi, professeur à l’Université catholique de Milan (regard de l’étranger) et de l’essayiste russe Alexandre Arkhanguelski (regard intérieur). Le premier a noté que les analystes occidentaux étaient inquiets de la « culture de la revanche » qui existe aujourd’hui en Russie, de l’absence d’un « retour sur le passé », d’un régime peu libéral et de la non participation de la Russie à l’économie mondiale. « Nous devons aider la Russie à sortir de l’isolement où elle se trouve actuellement » estime V. Persi. Selon A. Arkhanguelski, la Russie « se dirige à grands pas vers une zone à risque qui sera aussi une chance pour le développement ». A. Arkhanguelski caractérise le régime actuel comme un « régime d’autoritarisme ciblé ».Le résultat de la crise actuelle pourrait être que l’Etat perdra la possibilité de maintenir le pouvoir vertical qu’il a créé « sans tracer en même temps des lignes horizontales ».
La discussion autour du thème « Où va la Russie ? » s’est prolongée sous la forme d’une table ronde, au cours de laquelle l’higoumène Pierre Mechtcherinov du Centre de formation , a notamment relevé un événement qu’il a jugé très inquiétant : la suppression de la commission des grâces auprès du président de la Fédération de Russie. Le père Pierre a développé son point de vue sur ce qui se passe en Russie dans un exposé intitulé « Ecole et mission dans la Russie actuelle ». En voici la conclusion : « Le développent de la personne subsidiaire est impossible dans la Russie actuelle, comme il est impossible dans le milieu orthodoxe. Notre société est incapable de résister non seulement au modèle totalitaire, mais aussi au modèle autoritaire. Les conditions pour la constitution d’une société civile ne sont pas réunies. La société est incapable d’autocritique ». « Cela ne signifie pas que nous devons être pessimistes », a néanmoins remarqué le père Pierre, qui, à la question « Que faire », répond de la manière suivante : « Ne pas vivre selon le mensonge, se réunir selon la théorie des petites tâches [proposée par l’opposition libérale dans la Russie des années 1880, NDT], afin de développer la subsidiarité de la personne au sein de cercles restreints ».
Le père George Mitrofanov, professeur de l’Académie de théologie de Saint-Pétersbourg, membre de la commission synodale pour les canonisations, a décrit le nouveau type de personne, « homo sovieticus », formé au cours de l’époque communiste. « La Babylone communiste a conduit non seulement à la destruction de la culture, mais aussi à la déformation des mentalités », a souligné le père George. Le rédacteur en chef de la revue Otetchestvennye Zapiski (Les annales de la patrie) Nicolas Sokolov, dans son intervention « L’instruction en Russie : mémoire historique et falsification de l’histoire », a également exprimé sa « vision triste » au sujet de l’avenir de la Russie : l’individu est sans défense face à l’Etat ; aucune force n’est en mesure de contrecarrer celui-ci ; la société scientifique n’existe pas. On en trouve un témoignage dans le nouveau manuel d’histoire publié sous la direction d’A.V. Filipov, dans lequel « l’homme en tant que sujet de l’histoire est absent », tandis que la Russie est présentée selon le modèle de Karamzine comme « une forteresse assiégée », entourée d’ennemis. Dans ces conditions « le pays doit concentrer entre les mains d’un seul toutes les ressources ; de là vient aussi la justification de la terreur ».
La fondation «Russia cristiana» a été crée en 1957 à l’initiative du prêtre
catholique Romano Scalfi. Depuis sa création, la fondation a consacré
d’importants efforts pour diffuser en Occident la connaissance des traditions
de l’Eglise orthodoxe de Russie. Elle a notamment publié de nombreux livres
consacrés à ce sujet, créé une chorale de chants liturgiques orthodoxes, une
école d’iconographie, une importante bibliothèque. La Fondation publie et
diffuse en même temps des livres en russe à Moscou à travers le centre culturel
« La bibliothèque spirituelle », qu’elle a créé. En 2007 la fondation
a fêté son cinquantenaire et en mars 2008 le père Romano Scalfi a reçu le prix
« Une vie, une œuvre », attribué par l’union des entrepreneurs italiens
« Compagnia delle Opere ».
Hélène Bajine
Traduit du russe pour Orthodoxie.com par D.S.
Source (texte et photographie): Blagovest-info.ru


