Bioéthique orthodoxe No VI-VII. Actes des 6e et 7e colloques de l’Association orthodoxe d’études bioéthiques, 23 octobre 2004 et 20 mai 2006, Presses Saint-Serge, Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, Paris, 2008, 194 p.
Ce volume regroupe les actes des deux colloques de l’Association orthodoxe d’études bioéthiques (A.O.E.B.) – dont le président est le P. Jean Breck et le secrétaire le Dr. Dominique Beaufils – qui se sont tenus en 2004 et 2006 à l’Institut Saint-Serge à Paris.
Le premier de ces deux colloques avait pour thème «Conception - contraception», et le second «L’Église orthodoxe face à l’euthanasie».
Chacun d’eux comportait trois communications, suivies d’une table ronde permettant au public d’obtenir des précisions supplémentaires ou d’exprimer des réactions.
I. Le premier colloque est ouvert par le professeur René Frydmann, spécialiste bien connu de la procréation artificielle, intervenant invité. Il explique le processus de la contraception, puis celui de la conception sous ses différents formes rendues possibles par les techniques actuelles. L’exposé est clair mais se situe à un plan technique et c’est seulement dans la discussion qui suit que les problèmes proprement éthiques sont abordés, notamment celui de savoir si l’embryon est une personne, à partir de quel moment et pour quelle raison. Le professeur Frydmann met en avant des faits qui constituent une objection de poids à la conception selon laquelle l’embryon est une personne dès sa conception : jusqu’à une certaine étape de développement, l’embryon peut se développer sous la forme d’une tumeur trophoblastique, ou il peut se dédoubler et donc devenir deux personnes ; dans aucun de ces deux cas il ne peut être considéré comme une personne. Il nous semble que face à cette objection incontournable, il est préférable pour l’éthique de conserver la notion de «personne potentielle » plutôt que d’adopter, comme certains l’ont préconisé, la notion de «personne en devenir».
La deuxième communication est due au père Pierre Argouet, médecin retraité. Elle est intitulée « Conception – contraception. Aspects spirituels ». Son contenu est assez hétéroclite et reste très général. On notera que, parlant en sa double qualité de prêtre et de médecin, le conférencier se montre réservé quand à la recommandation souvent faite aux couples de demander conseil à leur père spirituel ou à leur confesseur pour ce qui concerne les questions liées à la conception et à la contraception.
La troisième communication est présentée par Andreea Ionescu qui l’auteur d’un mémoire de maîtrise à l’Institut Saint-Serge sur le thème de la contraception. Intitulée « Conception et contraception : quel choix ? », son but est de mettre l’accent sur la différence de nature qui existe entre deux types de contraception : une «contraception préventive» (pilule, préservatif, gel spermicide...) et une contraception qualifiée d’ «abortive», parce qu’elle empêche la nidation ou la survie d’une cellule déjà fécondée (stérilet, pilule «du lendemain»...). L’exposé de l’auteur, qui entend assimiler la seconde forme de contraception un avortement, reste cependant en deçà des problèmes éthiques complexes qui se posent dans beaucoup de cas concrets, notamment dans ceux où la contraception est médicalement souhaitable et où les formes de contraception relevant du premier type ne sont pas tolérées par l’organisme ou sont impossibles (par exemple après un viol, ou un acte irresponsable chez une adolescente). Cette réflexion inachevée risque donc de laisser un certain nombre de femmes ou de couples avec un sentiment de désarroi.
Il faut rappeler à cet égard que ce qui caractérise l’éthique orthodoxe, ce n’est pas l’énoncé de principes rigides donnant lieu à une application ou à une transgression de type légaliste ou moraliste, mais une combinaison subtile entre la conscience de certains principes bien définis et leur application adaptée à des situations personnelles (économie) qui rendent impossible ou difficile une stricte application des principes (acribie).
II. Le second colloque, qui a pour objet le thème important et très actuel de l’euthanasie, est ouvert par le Dr. Thomas Efthimiou, qui présente un état de la législation en Europe. On notera que depuis le temps où ces propos ont été prononcés (2006) les choses ont évolué de manière significative dans plusieurs pays.
Le diacre Dominique Beaufils, qui est aussi chirurgien, présente ensuite une communication sur «Le médecin, le mourant et la mort» qui, après avoir évoqué la synergie idéale entre le médecin et Dieu dans l’acte médical, insiste sur la necessité, pour le chrétien d’approcher la souffrance et la mort avec la foi que le Christ nous a libérés de l’angoisse qu’elles suscitent, et que nous sommes promis à la résurrection et à la vie éternelle dans l’au-delà ; il développe en outre l’idée que le médecin doit aider le mourant à gérer son approche du Royaume de Dieu. L’auteur, dont le discours prend souvent la forme d’un sermon, a sans aucun doute raison de rappeler ces éléments de la foi chrétienne face à une justification de l’euthanasie fondée sur la peur de la souffrance à venir, du vieillissement, de la perte d’autonomie et de la mort considérée comme fin ultime de la vie. Ses considérations apparaîtront cependant trop générales face à des situations critiques liées à des maladies incurables et fortement handicapantes, comme celles, par exemple qui ont été récemment médiatisées. Il est peu probable que des personnes qui sont atteintes de maladies graves, qui sont plongées dans d’atroces souffrances et qui sont concrètement confrontées à l’épreuve de la mort pourront se satisfaire d’exhortations (frisant la remontrance) du genre : «Alors que désirions-nous? Quelle est notre demande au Seigneur? Une santé purement physique, une antalgie, une anxiolyse, ou bien le salut?» On ne comprend pas l’alternative posée par l’auteur et on ne voit pas pourquoi la recherche du salut exclurait celle de la sédation de la douleur et de l’anxiété, ni d'ailleurs l'inverse. Peut-on, d’autre part, prétendre traiter les problèmes complexes posés par l’euthanasie – ce qui semblait être le but de ce colloque – en affirmant simplement, en conclusion : «Pour un chrétien, l’important n’est pas de se demander si l’euthanasie est acceptable ou non. L’important pour un chrétien, c’est la recherche du Royaume de Dieu»?
L’exposé qui suit, du père Jean Breck, est fondé sur une relativisation de la mort physique et une valorisation de la souffrance (dans des propos où l’on sent une certaine influence du dolorisme occidental, ce que l’on avait également constaté dans le livre du même auteur intitulé Le don sacré de la vie). Tout en prenant le parti juste de contrer l’idée de certains de nos contemporains selon laquelle la perspective de la souffrance et de la mort (considérées comme des réalités absolues, sans issue spirituelle) justifierait l’euthanasie, l’auteur, dans sa réflexion, ne prend pas vraiment la mesure des épreuves que constituent, pour ceux qui y sont concrètement confrontés, la souffrance et la mort.
Au regard des problèmes graves et complexes que pose l’euthanasie (dont il aurait fallu d’abord et au minimum distinguer puis examiner et évaluer les différentes motivations – car c’est là, d’abord, que se posent les questions éthiques – puis définir les différentes formes possibles), les réflexions de ce colloque paraissent au total assez décevantes: outre qu'elles ne traitent pas directement de ce qui était en principe le sujet du colloque, elles n’expriment que très partiellement le riche point de vue de l’Église orthodoxe sur les questions éthiques liées à la souffrance et à la fin de la vie. Certaines pistes qu’elles proposent méritent cependant d’être suivies, prolongées et diversifiées pour explorer et baliser toute la surface de ce terrain difficile.
Ce double numéro de la revue Bioéthique orthodoxe, de même que tous les numéros précédents, est disponible à la librairie Saint-Serge, 93 rue de Crimée, 75019 Paris.
Jean-Claude Larchet

