« Dissidentia » : ne pas s’asseoir à la table commune, refuser de siéger avec les autres, dire non au mensonge. Tel est le soleil, souvent noir, parfois aveuglant, toujours sidérant, sous lequel se déroule toute vie intellectuelle qui n’entend pas, ou ne sait point, se défier de l’appel à la vérité : le militant désigne l’ennemi pour combler son vide ; celui qui, ne l’ayant pas choisi, se voit emporté par le daîmon socratique ou l’ange de la Révélation, ravi dans la contemplation des substances ou des radiances, se définit contre son camp. Obligation à l’esprit qui le juge plus qu’elle ne le fait juge. C’est pourtant la nostalgie du Royaume qui hantait Olivier Clément. Et l’éros qui anime le Banquet platonicien qui explique sa quête du banquet messianique, sa recherche éperdue d’une improbable unité dont le parfum paradisiaque revient à l’homme, entre naissance et mort, par fulgurances, en gage d’éternité. Arrhes de l’unique sabbat. J’ai dit, ailleurs, ce qu’il convient de penser de la destinée et de l’œuvre qui consista, pour l’essentiel, à sacrifier une vocation plus profonde de poète à réécrire l’orthodoxie dans cette langue française, la nôtre, conforme aux génies grec et juif. Je le redirai au besoin. D’autres le diront entre-temps, s’y essaient déjà. Mais que dire du secret de la personne à l’heure où semble s’arrêter le temps, où les frères humains se rassemblent devant la dépouille mortelle, promise à retrouver la terre originelle, d’enfance, là-bas au Sud, en coin de l’Hérault ? Indéchiffrable, intransmissible secret, certainement. Approchable, assurément. Parce que susurré, confié, en parfaite liberté et humilité, à l’occasion d’une conversation ordinaire, en réponse à une question sans objet, au détour d’une phrase banale. Par des sourires, et quelques larmes aussi.
La générosité d’Olivier Clément fut gagnée sur l’angoisse du néant qui domina sa jeunesse. Elle fut le fruit mûr d’un hiver désolé, d’une ascèse sans exercice, qui n’avait de commencement et de fin que le visage de l’autre, de tout autre, de chaque prochain, où affleurait le seul Autre, la face de Celui qui, comme un voleur, était venu le chercher dans sa nuit. Mystère de la rencontre, épiphanie de cette joie que rien, et le Rien plus précisément, ne sauraient dérober. Mystique du don, inscrite dans le siècle, vingtième de l’ère chrétienne, cet âge des enfers dont il se voulut le témoin, tâchant d’arracher au Shéol, parcelle après parcelle, la certitude du Ressuscité d’entre les morts. Devenir toujours plus un converti, s’accepter en nihiliste renversé en prophète de l’anti-nihilisme : ainsi allait le chemin qui, tôt, s’imposa à Olivier Clément. Il ne pouvait alors deviner que le prix en serait, rupture sur rupture, le sentiment de malédiction, au plus intime de l’intime, pour qui prophétise quand bien même sa prophétie est de bénédiction.
Rupture
et non pas communion ? Ruptures parce que communions. La dissidence comme
signe de contradiction au cours d’une existence manifestement vouée
à l’unité ? Mais ce signe, qui est d’aussi d’élection, transparaît
à chaque étape ! Provincial, il émigre à Paris. Agrégé, il ignore
les honneurs universitaires. Doctorant, il ne soutient pas sa thèse. Athée, il
devient chrétien. Français, il se fait orthodoxe. Historien, le voilà
théologien. Savant, il se préfère essayiste. Et antimoderne, il se veut résolument moderne. Byzantiniste
érudit, il se tourne vers la Russie et s’en détourne, sans jamais
se défaire du roman russe. D’abord disciple de Lossky, il va vers
Evdokimov. Cartésien de formation, il commente Berdiaev. Patrologue
confirmé, il puise plutôt dans Buber, Marcel, Lévinas. Écrivain exigeant,
rhéteur ardent, il s’astreint à rédiger mille et un communiqués
inutiles pour autant d’institutions qu’il ne prise guère, mais
auxquelles il consent d’être leur scribe attitré. Interlocuteur
à la fois passionné et lucide des papes, des patriarches, des évêques,
des philosophes et des journalistes, il ne s’inquiète que d’être
reçu par la jeunesse. Il parie sur l’avenir et l’avenir dément
ses paris. Les grandes causes, raisons de ses engagements répétés,
de ses obéissances successives, il les voit péricliter une à une
après la chute du Mur de Berlin, - il y a déjà vingt ans de cela ! -, qui
annonce un monde trop désorienté pour ne pas se montrer, au moins
en apparence, insensible à l’espérance dont il sait, corps et âme,
qu’elle est en nous. Lui-même, plus que jamais enraciné dans l’eschaton
face aux violents déracinements de l’histoire, n’entend pas manquer
aux promesses de l’œcuménisme, de l’orthodoxie en France, de l’orthodoxie
tout court, qu’il a tant portées et qui lui sont autant de serments.
Ce sont elles qui ne sont pas au rendez-vous, qui font défaut.
Chevalier Olivier Clément. Amertume ? Non. Désillusion ?
Peut-être. L’heure du Nunc dimittis est venue ? Sans
doute. Tout cela, c’est beaucoup pour un pauvre cœur d’homme, surtout
s’il n’a jamais fini de brûler, ordres et désordres mêlés dans
la suite des jours, pour la Jérusalem céleste. Mais commence alors,
ultime rupture en regard de l’attente fervente de l’ultime rencontre,
une longue agonie sur laquelle se referme le secret.
D’Olivier le dissident, orthodoxe non pas en dépit mais grâce à sa dissidence, j’aimerai dire simplement, et peu m’importe ce qu’on en pensera, qu’il lui sera beaucoup pardonné parce qu’il a beaucoup aimé. Au moment de conclure, ce n’est pourtant pas un verset de l’Evangile qui resurgit, mais le vers d’un de ces jumeaux stellaires que nous élisons comme compagnon invisible au pire de nos solitudes, ce Rimbaud, que lui-même, Olivier, s’était choisi comme grand aîné, l’adolescent–roi propageant le feu au monde, qu’il aimait lire et relire en s’y reconnaissant : « Elle est retrouvée. Quoi ? L’éternité, c’est la mer mêlée de soleil ». Puisque c’est par ces mots, je crois, enfin scandés, chantés ensemble, qu’a commencé leur dialogue là-haut.

