La Bible d’Alexandrie, vol. 8, Ruth. Traduction du texte grec de la Septante, introduction et annotation par Isabelle Assan-Dhôte et Jacqueline Moatti-Fine, éditions du Cerf, Paris, 2009, 118 p.
Les éditions du Cerf poursuivent pas à pas la réalisation du grand projet d’édition d’une traduction française annotée de la Bible dans la version dite des Septante, texte de référence pour les Pères grecs et pour l’Église orthodoxe.
Comme dans les autres volumes de cette édition savante, le texte, ici très court, est accompagné d’une abondante annotation qui consiste surtout en un commentaire philologique, et précédé d’une importante introduction de 60 pages, qui situe le livre de Ruth dans la Bible grecque, étudie son histoire, présente ses différentes éditions et versions, et dégage son sens.
La canonicité de Ruth ne semble jamais avoir été discutée ; en revanche, sa place dans le canon biblique a varié. Dans la Bible grecque, il se situe entre le livre des Juges et le premier livre des Règnes. Les éditeurs constatent que cette place est confirmée dans les listes patristiques de Méliton de Sardes, d’Origène et d’Athanase. Parfois – par exemple chez Cyrille de Jérusalem et Jean Damascène –, Ruth est présenté comme un appendice du livre des Juges. Il y a sur ce point une différence avec la tradition rabbinique, mais l’antériorité du classement de la Septante paraît peu discutable. Cette possibilité de placer Ruth comme épisode des Juges se justifie par la forme même du récit qui se suffit à lui-même tout en s’inscrivant dans la lignée des récits des Juges. Ruth se présente en même temps comme une charnière entre le temps des Juges et la royauté à venir dans les Règnes.
Le livre de Ruth met en scène les ancêtres de David dans la ville même de Bethléem. La majorité des commentateurs patristiques (auxquels les éditeurs accordent dans ce volume la place qu’ils méritent) ont considéré que l’aspect le plus important de Ruth résidait dans la généalogie qui clôt le livre : les derniers versets font de Ruth l’ancêtre de David, donc du Christ.
D’autre enseignements sont cependant dégagés par les Pères.
Origène met l’accent sur la vertu et la piété de Ruth ; Ruth, qui a laissé sa patrie et adopté les mœurs d’Israël, figure les nations qui rejoindront l’Église ; sa piété a effacé l’infamie attachée à son origine moabite.
Se référant à cette origine, saint Jean Chrysostome développe le thème de l’humilité, soulignant que le Christ a admis parmi Ses ancêtres une femme d’origine étrangère et de condition inférieure ; il note cependant que par le fait qu’elle a suivi sa belle-mère et a fait siens son peuple et son Dieu, mais aussi par sa piété et sa vertu propres, Ruth a cessé d’être une étrangère ; Ruth est de ce fait une figure de l’Église, tandis que Booz est une figure du Christ : Ruth était étrangère et dans la dernière indigence, mais «Booz ne méprisa ni sa bassesse ni sa pauvreté» et accepta de l’épouser «comme Jésus-Christ a pris l’Église, quoique étrangère et pauvre, pour l’épouser et lui donner en partage tous Ses biens». «Mais comme Ruth n’eût jamais été honorée de cette alliance si elle n’eût quité son père, renoncé à son pays et méprisé sa maison, sa race et tous ses parents, l’Église n’est devenue agréable à son Époux qu’après avoir quitté sa première vie et tout le dérèglement de ses Pères».
Théodoret de Cyr quant à lui considère que le message principal du livre est que «c’est pour tous les hommes que le Fils unique de Dieu est venu parmi les hommes, pour les nations comme pour les Juifs, pour les pêcheurs comme pour les justes». Il rappelle les fautes dont étaient coupable les femmes pécheresses ou étrangères mentionnées par saint Matthieu dans la généalogie du Christ, pour mieux montrer que par leurs vertus elles les ont effacées : ce n’est pas malgré leurs fautes ou leur origine, mais grâce à la piété qui les a rachetées, que ces femmes, dont Ruth fait partie, sont dignes de figurer dans la généalogie du Christ.
Jean-Claude Larchet

