Recension: Saint Nectaire d’Égine, « Lettres pastorales aux moniales d’Égine »

Stnectairecouv_15Saint Nectaire d’Égine, « Lettres pastorales aux moniales d'Égine ». Traduit du grec par la moniale Nectaria, liminaire de l’archimandrite Placide Deseille (le lire), introduction du moine Théoclète de Dionysiou, éditions Lis et Parle, Bagnolet, 2011, 136 p. (collection « Patrimoine orthodoxe »)
Ce petit livre propose la traduction de trente-cinq parmi la cinquantaine de lettres écrites par saint Nectaire d’Égine entre la fin de l’année 1904 et le début de l’année 1908, alors qu’il était encore directeur de l’école théologique Rizarios à Athènes, à des novices séjournant à Égine pour y jeter les fondations du monastère où saint Nectaire allait résider à partir de 1908. Ce monastère existe toujours et est un lieu de pèlerinage bien connu dans le monde orthodoxe; les reliques de saint Nectaire y sont conservées et, à travers elles, le saint accomplit toujours de nombreux miracles.
Les lecteurs francophones disposent de plusieurs ouvrages exposant la vie remarquable de saint Nectaire:
Sotos Chondropoulos, « Saint Nectaire. Le saint de notre siècle », Éditions Kainourgia, Athènes, 2009; P. Ambroise Frontrier, « Saint Nectaire d’Égine », L’Age d’Homme, Lausanne, 1993. Mais les écrits de saint Nectaire en traduction française sont rares en dehors des quelques extraits traduits par le père Ambroise Frontrier dans le livre précédemment cité. La publication de ces lettres est dont une heureuse initiative.


Comme dans toutes les lettres, il y a ici de nombreux détails liés aux circonstances du moment qui ont aujourd’hui perdu de leur intérêt. Mais de nombreux passages sont révélateurs de la personnalité spirituelle du saint (son amour paternel, sa délicate attention à l’égard de chacun et son humilité transparaissent constamment) et comportent de précieux conseils spirituels valables non seulement pour les moniales mais pour tous les chrétiens pieux.
L’importance de la prière, de l’humilité, du renoncement à sa volonté propre et de la soumission à la volonté de Dieu est constamment soulignée dans ces lettres. Certaines lettre sont de petits traités: l’une présente les vertus du changement de nom lors de la prise d’habit monastique; une autre traite de la paix de l’âme ; une autre du combat contre l’égoïsme.
On peut constater une fois de plus la capacité qu’ont les grands spirituels de comprendre la vie ascétique selon l’esprit et non selon la lettre, et de viser en permanence, plutôt que le respect strict de la règle, le bien spirituel de chaque personne. 
Par exemple, saint Nectaire écrit: « Je ne veux pas que vous accomplissiez une prière formelle, mais une prière d’adoration; en effet, ce n’est pas la règle qui procure un contentement au cœur, mais l’adoration, ni la lecture de tous les canons qui furent écrits pour les célébration des saints, mais la qualité de la prière. » Il note ailleurs que ce ne sont pas les prières et les supplications qui conduisent à la perfection, mais le Christ vivant en nous, lorsqu’on accomplit Sa volonté. « L’unique et premier commandement, constate-il, c’est que s’accomplisse non pas notre volonté mais celle de Dieu. »
 À plusieurs reprises, saint Nectaire témoigne de sa crainte qu’une ascèse trop rigoureuse n’affaiblisse le corps au point de faire obstacle à la vie spirituelle ou de dissuader les moniales de persévérer dans leur projet de vie monastique. L’un des passages les plus étonnant, qui témoigne de la grande liberté du saint, est celui où il conseille aux moniales de boire du raki chaque matin après l'office pour se donner des calories et mieux affronter le froid. Il rappelle constamment qu’il est nécessaire de veiller à se garder en bonne santé, la maladie n’étant profitable spirituellement qu’aux personnes avancées dans la vie spirituelle.Il écrit notamment : « Ne négligez pas de soigner votre corps, ne vous souciant, soi-disant que de votre âme, afin de ne pas être combattues par la droite. “L’animal a besoin de l’assiduité de l’effort avec une prudence pleine de sagesse.” Il vous faudra beaucoup de temps pour arriver à la perfection. Ne tendez pas la corde l’arc au-delà de la mesure. Les dons divins ne se laissent pas prendre par la force: Dieu donne ce qu’Il  veut  à qui Il veut, et Ses dons sont toujours gratuits. Nous recevons tout gratuitement de la miséricorde divine. Le labeur régulier et l’offrande parfaite de notre espérance en Dieu sont agréables au Seigneur, Lequel prodigue Ses grâces. Espérez et appliquez-vous au travail: ne tendez pas la corde de l’arc au-delà de la mesure, afin qu’elle ne casse pas prématurément. »
Dans ses lettres, saint Nectaire parle parfois de ses activités. Dans une lettre, il reproduit un sermon qu’il vient de donner sur le thème de « la bonne conscience » (cf. He 13, 18-19) ; dans une autre, un récent sermon sur la pureté du cœur et de l’esprit ; dans une troisième, une homélie où il a commenté la parole de saint Paul : « L’athlète n’est couronné que s’il a combattu en respectant les règles » ; ailleurs, il présente des hymnes à la Mère de Dieu qu’il a composées (il en avait alors déjà écrit plus de cent). L’une de ces hymnes (qui ne figure pas dans ces lettres) est devenue très célèbre et est actuellement chantée partout dans le monde orthodoxe depuis que le hiéromoine Grégoire de Simonos-Pétra l’a mise en musique en étant divinement inspiré. On la trouvera ici en grec par le chœur des moines de Simonos-Pétra, ici en français par le même chœur, ici en slavon par les moines de Valaam, et ici en arabe.
Jean-Claude Larchet